Made in Turkey / Fabriqué en Dinde

Pourquoi la dinde bio est-elle si chère ?

Cette semaine, la circulaire IGA propose des «jeunes dindons surgelés » à 1,19$ la livre pour le Butterball et à 0,99$ la livre pour le Exceldor assaisonné. C’est exactement le même prix que les tomates annoncées sur la même page. Pendant ce temps, les fermes St-Vincent à Saint-Cuthbert  vendent leur dinde biologique à 6,80$ la livre. Comment s’explique une si importante différence de prix ?

Comment peut-on produire des dindes pour 1$ la livre ?


Un dindon, une dinde, c’est la même chose. En fait, au Québec, la dinde est devenue dindon. Question de marketing. Dans la tête du consommateur, un dindon, c’est plus petit qu’une dinde, plus accessible, plus raffiné. Et parlant de marketing, la dinde Butterball ne contient pas de beurre. Elle est plutôt shootée au bouillon de dinde (de l’eau salée) « pour donner une poitrine vraiment des plus juteuses et non pas sèche » dixit le directeur des ventes de Butterball.

Shootées à l’eau salée ou pas, les dindes comme les poules sont des animaux intelligents et capables de ressentir la douleur. L’étude la plus fréquemment citée sur la douleur chez les volailles explique qu’on a offert à des poules le choix entre de la nourriture avec analgésiques et leur nourriture habituelle. Elles ont choisi systématiquement la première option. (Pour en savoir davantage sur la souffrance des animaux, on peut lire ou relire ce billet : comment sait-on que les animaux souffrent).

S’il est capable de ressentir la douleur, le dindon est toutefois élevé sans que son bien-être ne soit pris en compte. Les poussins d’une journée sont placés dans des poulaillers mal ventilés et sans lumière naturelle et y resteront jusqu’au moment d’être abattus, à 14 semaines pour les femelles et vers 18 semaines pour les mâles. Plus ils grandissent, plus l’espace devient exigu : les oiseaux se retrouvent avec moins de deux mètres carrés chacun. La promiscuité les rend agressifs et les porte à s’attaquer et à se déplumer. Pour les empêcher de se blesser, on leur coupe une partie du bec et des orteils, sans anesthésie. Ce qui n’empêche pas les dindons de continuer à se picorer. Les blessures aux yeux sont fréquentes.

Le plancher des poulaillers n’est pas nettoyé durant tout le séjour des dindons et devient  rapidement jonché de fiente. Des plaies ulcérées se forment aux pattes des oiseaux qui passent littéralement toutes leurs journées les pattes dans la m… à respirer de l’air vicié… Et pour finir, lorsqu’ils sont prêts à être tués, des « ramasseurs » saisissent les dindons par les pattes et les entassent dans des caisses. Le travail est fait si rapidement que les oiseaux sont souvent blessés. Ils sont ensuite transportés vers l’abattoir, souvent sur de longues distances, où ils seront suspendus la tête vers le bas dans des étriers métalliques pour être plongés dans un bain d’eau électrifiée destiné à les rendre inconscients avant d’avoir la gorge tranchée.

De nombreux vidéos montrant les conditions d’élevage intensif sont disponibles. Je vous recommande celui de Farm Sanctuary:

Suprême de dinde aux externalités négatives

Les éleveurs du Canada expliquent que « les dindons reçoivent une alimentation équilibrée composée de céréales et de graines oléagineuses variées, notamment de maïs, soja, blé, orge et canola, gage de bonne santé et de développement optimal ». Ces céréales avec lesquelles on nourrit les dindons sont principalement OGMs et produites à coups d’engrais chimiques et de pesticides pour maximiser le rendement des cultures. En fait, tout dans le système d’élevage des volailles est axé sur l’optimisation. Comme l’expliquent les éleveurs:

Grâce aux progrès scientifiques tels que la sélection génétique, l’amélioration de la formulation des aliments et les pratiques de gestion modernes que (…) on peut produire aujourd’hui des dindons plus gros et en meilleure santé.

On peut voir la situation différemment. Si la dinde est si peu chère, c’est qu’il y a des coûts qui ne sont pas payés par les consommateurs. La souffrance des dindons en est un, mais il faut aussi prendre en compte la culture intensive des céréales et son impact sur l’environnement (utilisation d’engrais chimiques, de pesticides, épuisement des sols, etc.), les fientes qui polluent l’air, le gaspillage d’eau, la santé des travailleurs et même les risques pour la santé des consommateurs. Les dindes reçoivent systématiquement des antibiotiques pour prévenir les maladies. Ces antibiotiques peuvent faire augmenter le risque pour l’humain d’être infecté par les bactéries devenues résistantes à ces médicaments. Plusieurs pays ont déjà interdits l’utilisation d’antibiotiques à titre préventif et le Canada tarde à légiférer dans le domaine. Bref, choisir une dinde Butterball pour célébrer les fêtes de fin d’année, c’est encourager un système construit sur l’exploitation des animaux et de l’environnement qui met en péril notre santé. Est-ce que la dinde qu’on sert aujourd’hui pour préserver des traditions a seulement quelque chose à voir avec celle que nous servait nos grands-mères ? Est-ce qu’on a vraiment besoin de sacrifier des animaux qui ont vécu une vie de souffrance pour célébrer? Et si c’est le cas, que fête-t-on vraiment ?

Dindon bio, fêtes heureuses ?

Plusieurs de ceux qui souhaitent maintenir les traditions tout en préservant l’environnement et en se souciant du bien-être animal se tournent vers la dinde biologique. Qu’est-ce qui fait la différence entre le bio et le traditionnel ?

Quand on achète une dinde bio, on achète d’abord d’un petit producteur local. Au Québec, il n’y a qu’une dizaine d’entreprises produisant de la dinde certifiée biologique, occupant moins de 2% du marché. J’ai échangé quelques courriels avec Marie-Philippe des fermes St-Vincent qui m’a expliqué à quel point le bien-être des dindons est au coeur de son élevage :

Le cahier de charges nous oriente vers un élevage qui doit ramener l’animal dans un contexte pareil à celui de son habitat naturel, pour lui procurer le confort le plus absolu.

À l’état sauvage, le dindon gratte le sol de la forêt et se nourrit de baies, d’herbes, de bourgeons, de graines, de racines et d’insectes. C’est ce qu’on essaie de reproduire dans les élevages bio. Les dindes sont élevés à l’extérieur, avec un abri en cas d’intempéries. Elles ont accès à un pâturage et choisissent leur nourriture. Comme elles ont de l’espace, elles ne se battent pas et n’ont pas à être débèquetées. On ne leur donne pas non plus d’antibiotiques ou de vaccins. Elles mènent donc une existence relativement paisible jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à être tuées. À ce moment-là, elles sont attrapées et transportées à l’abattoir par le producteur lui-même. Les fermes St-Vincent transportent les dindes de nuit pour limiter le stress du voyage qui dure près de 2h. Après l’abattage, on récupère les oiseaux qui seront mis en marché par le producteur lui-même à ses comptoirs des marchés Jean-Talon et Atwater ainsi qu’à la ferme.

Bref, la vie d’une dinde des fermes St-Vincent n’a rien à voir avec celle d’une Butterball ou d’une Exceldor en spécial. L’impact de l’élevage sur l’environnent est réduit à son minimum, la chair ne pose aucun risque à la santé humaine et la souffrance de l’animal est limitée. Tout compte fait, payer 90$ pour nourrir une dizaine de personnes une fois dans l’année, ce n’est vraiment pas hors de prix. Surtout quand on met en perspective avec le prix du vin qu’on servira au même souper !

Une dinde, c’est une dinde

Comme le dit si bien Jonathan Safran Foer dans Eating Animals, on peut trouver des dindes bio qui ont été battues à chaque jour ou qui ne sont jamais sorties dehors. L’étiquette bio ne veut pas dire « sans souffrance ». Avant d’acheter, il faut poser des questions et se renseigner. Reste que l’option de la dinde bio constitue le choix du moins pire. L’élevage bio est effectivement beaucoup moins pire que l’élevage intensif. L’impact environnemental est amoindri, l’animal a une vie plus heureuse, sa souffrance est réduite. Mais qu’elle soit biologique ou pas, la dinde est un animal sensible, avec sa propre vie. La tuer, c’est mettre fin à cette vie. Non seulement on lui inflige une souffrance inutile, on lui retire aussi tout le potentiel bien-être que les éleveurs comme les fermes St-Vincent s’efforcent de lui donner. S’il est terrible de forcer les dindes d’élevage industriel à passer leurs vies dans la souffrance, retirer la vie heureuse d’une dinde bio n’est pas banal. De mon côté, je pense que le plaisir que j’aurais à manger une part de dinde est beaucoup moins important que la valeur de la vie de cet animal. Et c’est pas ça qu’on fête à Noël, la vie ?

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Pour ceux qui ne seraient pas prêts à passer des fêtes végétariennes, les dindes des fermes St-Vincent sont offertes à la ferme à St-Cuthbert de même qu’aux marchés Jean-Talon et Atwater. On peut réserver son oiseau en communiquant directement avec la ferme.

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En complément, on peut lire mon billet sur la genèse de l’élevage industriel et cet article de James McWilliams publié hier dans The Atlantic : Why Free-Range Meat Isn’t Much Better Than Factory-Farmed.

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La description des conditions d’élevage industriel provient principalement de la Coalition canadienne pour la protection des animaux de la ferme.

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