Comment sait-on que les animaux souffrent ?

« Quel est le principal problème des végétariens? Les protéines? Les restaurants? Les carences? Non. Le principal problème, c’est le cri de la carotte. C’est la remarque idiote la plus entendue par un végé au cours de sa vie: « et le cri de la carotte, t’y as pensé? les salades aussi souffrent quand on les arrache! » »
L’insolente Veggie

Mon ami Mathieu m’a récemment envoyé un article de la BBC où l’on expliquait que les plantes pouvaient se souvenir et réagir à de l’information contenue dans la lumière grâce à des signaux électro-chimiques qui rappellent notre système nerveux . Après la lecture de cet article, Mathieu s’est posé la même question que de nombreux végétariens « Si elles ont un système nerveux et qu’elles pensent, est-ce qu’elles ressentent la douleur? Et si oui, on mange quoi maintenant? ».

La question de l’empathie envers les animaux qui souffrent est le point de départ de la modification des habitudes alimentaires de la plupart des végétariens. Si les animaux ne souffraient pas, les discussions sur nos choix alimentaires se réduiraient à des questions de santé et d’impact sur l’environnement. La souffrance est au cœur de la réflexion sur notre rapport aux animaux et pourtant reste une question assez peu étudiée. Nous savons instinctivement qu’il est mal de faire du mal mais tout le problème est de savoir qu’est-ce qu’avoir mal et qui a mal.

Qu’est-ce que la douleur ?

D’un point de vue physiologique, nous avons, comme les mammifères, les invertébrés, les poissons et même les mouches à fruits (!) des récepteurs dédiés à la douleur, les nocicepteurs. Lorsqu’ils sont stimulés, les nocicepteurs font naître un message nerveux qui sera relayé par des circuits spécialisés jusqu’au cerveau où il sera interprété pour engendrer une réponse automatique, un réflexe . Il s’agit là de systèmes très anciens d’un point de vue évolutif, on les retrouve chez des animaux primitifs comme les coraux et les anémones de mer. C’est l’influx nerveux provenant des nocicepteurs qui fait que nous retirons automatiquement notre main d’une surface brûlante. On appelle habituellement nociception cet aspect « inconscient » de la douleur.

Mais la douleur engendre aussi des sensations et des émotions. On a là une expérience consciente liée à de l’activité corticale (dans la partie du cerveau appelée cortex ou matière grise, celle qui nous permet de « penser »). Mettre sa main sous l’eau, crier à l’aide et essayer de se rappeler ses cours de premiers secours sont des actions conscientes. La douleur est non seulement une sensation mais aussi une sorte d’épreuve complexe et unique à chaque personne. Les douleurs ressenties lorsqu’on a une migraine, lors d’un accouchement, le lendemain d’une activité physique intense, lorsqu’on est sévèrement brûlé, lorsqu’on reçoit un coup de poing ou lorsqu’on est larguée par son copain ne sont pas les mêmes. Et on peut facilement le voir : la douleur est liée à l’expérience, à l’idée qu’on s’en fait, à ce qu’on en dit, aux capacités cognitives et à même à la culture. Pour simplifier, on peut appeler « souffrance » la conscience de la douleur qui suit la nociception .

Un médecin peut observer qu’une peau est brûlée au troisième degré ou faire faire une radiographie pour vérifier si un os est brisé afin d’offrir les soins appropriés. Mais comment peut-il mesurer la douleur ? Comme il n’y a pas de thermomètre à douleur, il doit se baser sur ce que le patient lui dit. Sauf que la douleur a quelque chose de subjectif. La comprendre et la mesurer a toujours été un problème pour le corps médical. On demande parfois aux patients d’évaluer leur douleur sur une échelle de 1 à 10, ce qui permet d’ajuster les traitements. Comment évaluer la douleur et la souffrance chez une personne incapable de la décrire ? Et chez un animal ?

Comment sait-on que les bébés souffrent ?

Jusqu’à la fin du XXe siècle, les médecins croyaient que les bébés n’avaient pas la capacité de souffrir, ou, en tout cas, ne souffraient pas autant que les adultes parce que leur cerveau n’était pas complètement formé. Dans les années 80, des bébés étaient opérés sans anesthésie (on parle ici de 1980, pas de 1880…). On leur donnait simplement une substance paralysante, ce qui les empêchait de se débattre ou de crier. Les réactions physiques à la douleur étaient alors associées avec des réactions inconscientes. Il y a à peine dix ans, la très grande majorité des jeunes garçons américains étaient circoncis et on n’avait recours à l’anesthésie qu’une fois sur deux . Les médecins avaient alors des doutes sur les effets secondaires des anesthésiants sur les bébés et on disait que l’opération ne causait pas ou très peu de douleur et que de toutes façons, la douleur de l’injection du médicament serait aussi grande que la douleur de l’opération elle-même. Lorsque des chercheurs se sont penchés sur les effets de la circoncision sans anesthésiants, ils ont découvert que les bébés qui avaient subi une telle chirurgie avaient, même six mois après l’opération, des comportements rappelant le stress post traumatique. Ils ont aussi observé une plus grande sensibilité à la douleur chez ces enfants. Finalement, bien qu’on croyait que les bébés prématurés ne pouvaient pas souffrir parce que leur cerveau n’était pas suffisamment développé, des tests récents par IRM (Imagerie par résonance magnétique) ont montré de l’activité dans le cortex lorsqu’on leur fait une entaille au talon (une pratique nécessaire à la prise de sang). Même si nous ne sommes pas absolument certains que les bébés prématurés soient complètement conscients, une telle observation constitue une preuve suffisante pour leur donner des analgésiques lorsque c’est possible.

Ce qu’on ne sait pas ne nous fait pas mal

Pourquoi cherche-t-on à savoir si les animaux sont conscients de leur douleur ? Plusieurs invertébrés des insectes aux vers de terre (en passant peut-être même par certaines plantes) ont des réactions qui s’apparentes à la nociception. Il est facile d’imaginer que la sélection naturelle ait favorisé les espèces capables de reconnaître et de fuir le danger et on trouve des mécanismes de réaction à la douleur chez des espèces très primitives. Mais réagir par automatisme à la douleur, ce n’est pas souffrir. Pour souffrir, il faut être conscient de la douleur ou du danger. La majorité d’entre nous avons l’intuition que les animaux souffrent, au même titre que les humains. Mais comme les bébés ont eu besoin de preuves « scientifiques » pour que leur capacité de souffrir soit reconnue, nous allons examiner quelles preuves nous avons de la souffrance animale.

Les animaux souffrent-ils ?

J’ai nommé ma chatte Souzex parce qu’elle est aussi noire qu’une photo sous-exposée (je faisais beaucoup de photo à l’époque). À trois mois, Souzex jouait sur le balcon de mon appartement au troisième étage avec un autre chat dont j’avais la garde. Et vlan, la voilà qui tombe dans la rue. Chez le vétérinaire, les radiographies montrent qu’elle s’était cassée une patte. Une fois le choc initial passé (tant pour elle que pour moi), elle a commencé à miauler très fort dès que je lui touchais la partie blessée. Elle avait aussi tendance à se cacher et à lécher sa patte. Tout naturellement, j’interprétais ses réactions comme de la douleur et je ressentais de l’empathie pour elle (je vous rassure, elle est aujourd’hui en pleine forme et dort sur mes pieds pendant que j’écris). Mais le fait que Souzex ait eu des réactions similaires à un humain signifie-t-il qu’elle était consciente de sa douleur et souffrait?

On ne peut pas savoir ce qui se passait dans son cerveau à ce moment-là (pas plus qu’en ce moment où elle me regarde un peu étrangement avec ses grands yeux jaunes). On sait cependant que Souzex possède des nocicepteurs qui ont produit un influx nerveux relayé jusqu’à son cerveau, entraînant une réaction immédiate (miauler, retirer sa patte) mais on ne sait rien des réactions émotives associées à la douleur. Comme les bébés dont nous parlions précédemment, Souzex ne peut pas décrire sa douleur et il est difficile de savoir si elle ressentait quelque chose lorsque je touchais sa patte cassée. Lorsqu’on parle de souffrance, on décrit des sensations et des émotions générées par notre cerveau, des actions conscientes qui vont au-delà de la nociception.

Quelle seraient les indices de la souffrance chez l’animal? Chez l’humain, des réactions physiques comme un souffle plus rapide, la sécrétion d’hormones de stress, la perte d’appétit ou la nausée sont associées avec la souffrance : on les observe chez plusieurs animaux, y compris les poissons. Modifier sa posture et frotter une blessure semblent également des indices fiables. Même les crevettes vont frotter leurs antennes si on les pince et leurs réactions vont être beaucoup plus modérées si on leur a donné un analgésique.

Les rats préfèrent naturellement l’eau sucrée à une eau au goût médicamenteux. Or, les rats qui souffrent d’arthrite vont choisir l’eau dans laquelle on a mis un analgésique. Le fait que les rats choisissent de s’auto-administrer un médicament, même si le goût leur déplaît, est un premier indice qu’ils ont conscience de leur douleur et cherchent à l’enrayer . Comme chez les bébés humains, on constate enfin une plus grande sensibilité et une peur accrue chez les animaux qui ont subi des douleurs importantes.

Mais le test ultime pour déterminer s’il y a conscience – et donc souffrance – demeure l’activité dans le cortex. Un test d’IRM sur des bébés prématurés a montré de l’activité corticale et, bien que nous ne soyons pas absolument certains que les bébés soient complètement conscients, nous leur laissons le bénéfice du doute. Jusqu’à maintenant, peu d’IRM ont été fait sur des animaux pour des raisons de coûts et de logistique (je vous laisse imaginer un poisson dans un scanner…) mais on peut tout de même voir si les animaux ont des comportements qui montrent qu’ils sont conscients. La conscience des animaux peut être différente de la conscience humaine. Le cerveau humain est plus complexe que le cerveau d’un poisson ou que celui de ma chatte, mais ce n’est pas parce que les animaux appréhendent le monde différemment qu’ils sont des légumes dépourvus d’émotions et de conscience!

Nociception + conscience = souffrance

Qu’est-ce que la conscience? La question et périlleuse et je me contenterai d’une esquisse de réponse (pour aller plus loin, cette section du site Le Cerveau à tous les niveaux de McGill est un excellent point de départ). Le philosophe américain Ned Block propose d’identifier trois aspect de la conscience chez l’humain : 1) l’aptitude à générer des images mentales qu’on peut ensuite rassembler pour guider des décisions, 2) la perception subjective de son environnement liée à la capacité de ressentir des émotions et 3) la capacité de penser à ses propres actions et d’envisager différents scénarios. Bien entendu, on ne trouvera pas dans les comportements des animaux la preuve absolue qu’ils sont conscients mais on cherchera des éléments qui suffiront à avoir un doute raisonnable, comme dans le cas des bébés.

On sait par exemple que les pigeons sont capables de reconnaître des centaines de photographies et de s’en rappeler pendant des années. Les pigeons mémorisent des repères visuels et les combinent pour créer des plans de la région autour de leur nid. Lorsqu’ils sont relâchés dans une région qu’ils ne connaissent pas, ils vont tourner jusqu’à ce qu’ils retrouvent un lieu qu’ils connaissent et ensuite, utiliser leur plan mental pour rentrer à la maison – comme nous le faisons lorsque nous cherchons notre hôtel dans une ville étrangère et sommes rassurés de revoir la fontaine qu’on avait identifiée au départ. Les pigeons seraient donc capables de créer des représentations mentales, ce qu’on peut associer au premier critère de la conscience.

Une étude a récemment été réalisée sur les truites : peuvent-elles modifier leur comportement sous certaines conditions ? Cela pourrait nous permettre de valider le deuxième critère de conscience. Les truites n’aiment pas être isolées et elles sont fortement attirées par les autres poissons. On a placé des truites dans un aquarium dans lequel une petite partie était électrifiée et donnait des chocs. Très vite, les truites ont appris éviter cette zone. Quand les truites ont eu bien connu l’aquarium, on a laissé une truite seule et placé son compagnon derrière une paroi de verre. La truite s’est alors déplacée dans la zone électrifiée pour se rapprocher de son compagnon. Que faut-il en conclure? Que les truites adaptent leurs comportements au contexte et font des choix subjectifs.

Le troisième critère fait appel à la capacité de réfléchir à nos actions et d’envisager différents scénarios. On sait que les chimpanzés se fabriquent des outils ingénieux pour accéder à leur nourriture. Des corbeaux peuvent se fabriquer un crochet pour accéder à un petit panier dans lequel sont placées des graines. Des mérous font équipe avec des anguilles pour chasser une proie réfugiée dans les coraux où ils ne peuvent accéder : non seulement ils adaptent leur chasse au contexte mais ils ont appris à communiquer leurs intentions aux anguilles. Autant d’exemples qui nous portent à croire que les animaux peuvent se projeter dans différents scénarios.

Ces exemples suggèrent que des animaux sont capables de manipuler des représentations mentales, d’adapter leurs actions au contexte et de réfléchir stratégiquement. Les scientifiques y voient suffisamment d’indices pour croire qu’ils possèdent une forme de conscience. Leur réaction à la douleur devrait donc conséquemment aller plus loin que la nociception qu’on observe chez les insectes et chez certaines plantes (dont peut-être la carotte). Puisqu’ils sont conscients, les animaux seraient des êtres sensibles à la douleur et capables de souffrir.

Conclusion :

L’attitude des humains face à la douleur a beaucoup évolué au cours des dernières décennies – il suffit de voir les changements récents dans la prévention et le traitement de la souffrance chez les très jeunes enfants qu’a amené l’observation d’activité corticale par IRM. Chez les animaux aussi, l’absence de communication verbale a longtemps été une barrière difficile à surmonter dans l’évaluation de la douleur et les tests de résonance magnétique sont encore peu utilisés. Et alors qu’on peut en quelque sorte saisir la douleur d’un chat à son regard et à son comportement, nous avons beaucoup plus de mal à comprendre ce que ressentent les oiseaux, les poissons et les invertébrés.

Nous devons nous tourner vers les signes physiques qui montrent qu’un être ressent de la douleur et ensuite, qu’il est conscient donc qu’il pourrait être conscient de cette douleur. La nociception, ou capacité de ressentir la douleur est présente chez pratiquement tous les animaux, chez les insectes et probablement même chez certains végétaux. Mais pour qu’il y ait souffrance, il faut qu’il y ait conscience et nous avons vu chez plusieurs animaux des signes de conscience.

Si nos intuitions nous ont trompées pendant des siècles sur la souffrance des bébés parce qu’ils étaient incapables de l’exprimer, il n’est pas surprenant d’avoir pensé si longtemps que les poules ou les poissons si différents de nous étaient incapables de souffrir. Mais bien qu’on ne puisse jamais savoir ce que l’animal ressent réellement, les études récentes sont suffisants pour penser que les animaux souffrent et qu’on doive en tenir compte dans nos attitudes à leur endroit.

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Pour aller plus loin : Ça crie mais ça ne sent pas, un billet sur le conséquentialisme et la souffrance inutile.

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