« Ça crie mais ça ne sent pas »

Le conséquentialisme et la souffrance inutile

Après l’éthique de la vertu et la cruauté, puis le déontologisme et le droit des animaux, je conclus cette série sur l’éthique animale avec le conséquentialisme. Des trois théories morales de bases, c’est sans doute celle-ci qui correspond le plus à l’esprit de ce blog.

Le chien de Malebranche et les couilles de Descartes

On raconte que, battant son chien, le philosophe Nicolas Malebranche aurait affirmé : « Ça crie mais ça ne sent pas ». Autrement dit, inutile de s’apitoyer : le chien ne souffrait pas. Mais quelle mouche avait donc piqué notre philosophe? Malebranche n’est peut-être pas un philosophe très connu (c’est un métaphysicien et théologien français du 17e siècle), mais il n’est évidemment pas connu pour avoir été particulièrement cruel – ou particulièrement con. Alors pourquoi cette affirmation incongrue?

En fait, Malebranche était un disciple d’un autre philosophe, pas mal plus connu, René Descartes. Or, Descartes avait une théorie bien précise des animaux. Il les voyait comme des automates, comme des horloges aux ressorts complexes : c’était sa théorie des « animaux-machines ». Celle-ci se fondait sur une conception (métaphysique) plus générale voulant qu’il existe deux types de substances (il était dualiste) : 1) l’étendue ou le corps et, 2) la pensée ou l’âme. Dès lors, ce qui distingue l’homme des animaux, c’est que le premier possède un corps et une âme, alors que les seconds ne sont que des corps. Descartes retrouvait par là l’idée biblique que l’homme a une place à part dans la création, une place qui justifie sa domination sur les autres créatures de Dieu (voir la Genèse, I, 26). C’est donc la mouche cartésienne qui avait piquée Malebranche : puisqu’il appartenait à la substance corporelle, son chien avait tous les ressorts pour crier. Mais puisqu’il n’avait pas d’âme – et puisque la souffrance est une passion de l’âme sous l’action du corps – il ne pouvait pas souffrir.

Puis vint Charles Darwin (19e siècle). Le père de la théorie de l’évolution posa les bases d’une manière  moins biblique mais plus rigoureuse de comprendre les créatures – en faisant, au passage, l’économie d’un créateur et du dualisme. Pour peu que l’on remonte assez loin dans l’arbre phylogénétique, le chien de Malebranche a des ancêtres communs avec tous les animaux; et cela comprend aussi les animaux humains : vous, moi, Descartes. Au 20e siècle, la découverte de l’ADN confirmera cette profonde unité biologique des êtres vivants.

Quant à la souffrance, on peut penser que c’est une solution « trouvée » par la sélection naturelle pour informer les individus que leur intégrité physique est menacée. Par exemple, si Descartes se tord de douleur en recevant un coup de pied dans le bas ventre, c’est parce que son système nerveux central fait bien son travail : il informe le cerveau qu’un organe vitale est en danger. Mais, pour le biologiste, aucune âme n’est requise pour expliquer cela. En fait, tous les vertébrés (mammifères, oiseaux, poissons) semblent avoir évolué avec, à un degré ou un autre, une capacité de souffrir. On a donc peu de raison d’en douter : les couilles du chien de Malebranche ne sont, grosso modo, pas moins sensibles et délicates que celles de Descartes.

Le conséquentialisme en moins de 500 mots

Et c’est justement cette sensibilité qui préoccupe la grande famille éthique qui nous intéresse aujourd’hui. Historiquement, en effet, les premiers philosophes sensibles à la souffrance animale étaient conséquentialistes (et plus précisément de la branche utilitaristes). On peut citer, par exemple, la célèbre formule du philosophe britannique Jeremy Bentham (1789): « … un cheval ou un chien adulte est un animal incomparablement plus rationnel, et aussi plus causant, qu’un enfant d’un jour, ou d’une semaine, ou même d’un mois. Mais s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait?  La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner? Ni : Peuvent-ils parler mais : Peuvent-ils souffrir?»

Si la bonne question pour Bentham est celle de la souffrance, c’est parce qu’il considère que le plaisir (ou l’absence de souffrance) est quelque chose d’important. Ou, plus précisément : c’est une valeur qu’il faut promouvoir. Or, promouvoir une valeur morale, c’est essayer de maximiser sa « présence » autour de nous, dans le monde. C’est pourquoi, tandis que l’éthicien de la vertu porte son attention sur l’agent et le déontologue sur l’action, le conséquentialiste s’intéressera surtout à l’état du monde, c’est-à-dire aux conséquences de nos actions. Quant à moi, je compte mes mots – déjà 196.

En quoi cela fait-il une différence ? Soit la question classique : La fin peut-elle justifier les moyens? Par exemple, un déontologue pensera qu’il est mal de tuer, par principe (= respect de l’interdit de l’homicide), et ce, peu importe les conséquences. En revanche, un conséquentialiste soutiendra qu’un meurtre qui aurait pour conséquence de sauver des vies pourrait être moralement correct (= maximisation des vies sauvées). Autre question, presque aussi classique : Faut-il tenir compte des intentions? Oui, répondra l’éthicien de la vertu, du moins dans la mesure où l’intention révèle un trait de caractère de l’agent. Non, soutiendra le conséquentialiste, car un acte doit être jugé selon son résultat, peu importe que son auteur soit honnête, sincère ou super gentil.

Le petit tableau (métaéthique!) suivant résume ce qui oppose les trois théories morales:

Éthique de la vertu Déontologisme Conséquentialisme
Focus moral Agent Action Conséquence de l’action
Ce qu’il faut faire : « Incarner » une vertu Respecter une norme Promouvoir une valeur

En théorie, n’importe quelle valeur à promouvoir (la liberté d’expression ou l’amitié, par exemple) est susceptible d’engendrer une version particulière du conséquentialisme. Mais en pratique, les philosophes se sont limités à certaines valeurs qu’ils ont jugées plus fondamentales, comme par exemple : le plaisir ou le bien-être (J. Bentham et son disciple, J.S Mill), le plaisir, la connaissance et la beauté (G.E. Moore), la satisfaction des préférences (R.M. Hare et J.J.C Smart), la liberté (P. Pettit). Au 20e siècle, une bonne partie du  travail des éthiciens fût de comparer les mérites de ces différentes versions et de leurs modalités d’application. Je laisserai ça de côté : je n’ai plus beaucoup de mots et je tiens au plaisir du lecteur… Heu… Oui, c’est bien un coming out conséquentialiste!

Le poids de la souffrance

Comment maximiser les plaisirs et minimiser les peines ? Quelle action produit le meilleur rapport coût/bénéfice? Une petite souffrance aujourd’hui va-t-elle engendrer un grand plaisir demain? Voilà le genre de questions que se posait Bentham (et comme il parlait des conséquences en terme d’utilité, il nomma sa théorie l’utilitarisme). Elles en présupposent une autre : des plaisirs et des peines de qui parle-t-on? De tous, répond Bentham. Car une bonne action est celle qui produit « le plus grand plaisir pour le plus grand nombre ». Et là où Bentham est particulièrement cohérent (et très progressiste à l’époque), c’est en incluant tous les êtres capables de sentir et de souffrir dans ce « tous », à savoir non seulement, les pauvres, les femmes, les homosexuels, les étrangers ou les esclaves mais aussi les animaux.

Pourquoi cela? Parce qu’il importe d’être impartial dans le calcul des conséquences – les philosophes disent volontiers « neutre par rapport à l’agent ». Bentham proposa la célèbre formule : « Chacun compte pour un et personne pour plus d’un ». Pour choisir que faire, il faut donc imaginer une sorte de spectateur idéal qui, derrière une balance à plaisir/peine, évaluerait comment une action donnée affecte la vie et les états mentaux de « tous ». Et puisque son calcul est impartial, ma souffrance n’a pas plus de poids que la vôtre ou que celle du chien de Malebranche.

Évidemment, cela ne revient pas à traiter chaque individu de la même manière. Le même coup de pied ne produira pas la même « quantité » de souffrance chez un chien, un enfant ou un adepte de boxe française. Il est vrai, la quantité de souffrance est difficile à mesurer; on doit souvent s’en tenir à des approximations. Mais pour ce qui concerne la souffrance animale, l’approximation suivante paraît plausible. Ce que doit comparer la balance du spectateur idéal c’est, d’un côté, le plaisir gustatif à manger un burger moins celui à manger un végéburger (c’est-à-dire le coût d’opportunité, dirait un économiste)  et, d’un autre côté, la souffrance de l’animal qui a produit la viande (divisé par le nombre de burgers). Or, qui ne voit que le plaisir du premier ne compense pas la souffrance du second? Autrement dit, cette souffrance est inutile. Et même bien assaisonnée, le conséquentialiste n’aime pas ça.

Le régime conséquentialiste de Peter Singer

Parmi les contemporains, c’est certainement le philosophe australien Peter Singer, auteur du célèbre Animal libération (1975), qui a poussé le plus loin la réflexion dans cette voie. La version du conséquentialisme qu’il endosse est un peu différente de celle Bentham. Elle recommande 1) de maximiser la satisfaction des préférences et 2) d’avoir une considération égale pour les intérêts de tous les êtres sensibles, qu’ils soient humains ou non. Ce second point marque clairement l’anti-spécisme de Singer , c’est-à-dire, par analogie avec le sexisme ou le racisme, son refus d’une discrimination morale entre les espèces. Et l’intelligence supérieure des humains ne constitue pas une objection recevable : « Si le fait pour un humain de posséder un degré d’intelligence plus élevé qu’un autre ne justifie pas qu’il se serve de cet autre comme moyen pour ses fins, comment cela pourrait-il justifier qu’un humain exploite des êtres non humains ?» (L’égalité animale expliquée aux humains, p.14)

Les implications pratiques des thèses se Singer sont nombreuses. Parce que la souffrance humaine le préoccupe, il milite en faveur de l’euthanasie ou de l’aide aux populations pauvres – ce dont témoignent son engagement avec Oxfam et son dernier ouvrage, Sauver une vie.  En éthique animale, son approche est de type welfariste : il s’agit d’améliorer le bien-être (welfare en anglais) des animaux, de tenir compte de leurs intérêts, sans forcément abolir toute exploitation. En effet, il demeure concevable de sacrifier certains animaux – notamment pour la recherche médicale – si cela permet ultimement de soulager de grandes souffrances. Dans cette perspective, ce sera une souffrance utile et bénéfique. Voici un extrait d’un petit texte très recommandable qui, je crois, résume bien sa position :

« Même si nous ne devions cesser de faire souffrir les animaux que dans les cas où il est tout à fait certain que les intérêts des êtres humains n’en seront pas affectés dans une mesure comparable à celle où sont affectés les intérêts des animaux, nous serions obligés d’apporter des changements radicaux dans la façon dont nous les traitons – lesquels changements concerneraient notre régime alimentaire, les méthodes employées en agriculture, les procédures expérimentales utilisées dans de nombreux domaines scientifiques, notre attitude envers la faune sauvage et la chasse, le piégeage des animaux et le port de la fourrure, ainsi que des domaines récréatifs comme les cirques, les rodéos et les zoos. Et ainsi serait évitée une quantité énorme de souffrance. » (ibid, p.22).

Lorsqu’il ouvre la bouche, Singer est la plupart du temps vegan ; il se contente d’être végétarien en voyage ou quand on l’invite à souper. Voilà le régime conséquentialiste! Ceci étant dit, et mis à part quand notre survie en dépend, peut-on  admettre des exceptions au végétarisme? Sans doute : si les animaux ne sont pas sensibles (les insectes et probablement certains invertébrés comme les huitres ou les crevettes), si l’animal est mort naturellement ou par accident, si la viande est produite artificiellement par culture cellulaire (c’est peut-être l’avenir pour les carnivores éthiques!) ou si la viande provient des déchets qu’un supermarché s’apprête à jeter (c’est ce que prônent les déchétariens du mouvement freegan). Dans tous ces cas, manger de la viande ne participe pas à la souffrance animale. Dans tous les autres, on devrait s’abstenir. Mais comme le welfariste est plutôt réformiste que révolutionnaire, il concèdera qu’on peut aussi progresser pas à pas: mieux vaut être carnivore une fois par semaine qu’à chaque jour, et mieux vaut manger un animal dont la vie – et la mort! – furent agréables qu’un produit de l’élevage industriel.

L’expansion du cercle de la moralité

Quoi qu’il en soit, prendre au sérieux la souffrance animale s’inscrit clairement dans un progrès moral de l’humanité. Supposons qu’un cercle circonscrive l’ensemble de nos préoccupations éthiques. Ainsi, pour un grec ancien, seuls les mâles, citoyens, adultes et non esclaves étaient inclus dans le cercle. À bien des égards, l’histoire morale de l’humanité manifeste une expansion constante de ce cercle (mais aussi, hélas, plusieurs contractions douloureuses). Depuis les luttes contre l’esclavagisme, le racisme, le sexisme et les inégalités sociales en général, et jusqu’à celles contre l’exclusion des handicapés ou des minorités sexuelles, il ne fait pas de doute que les choses s’améliorent. Aujourd’hui, plus qu’hier et moins que demain, le cercle s’étend. Aujourd’hui, renoncer collectivement au spécisme élargirait sans conteste nos horizons moraux. Et les temps ne sont peut-être pas loin où nos descendants nous envisageront avec ce même regard d’incompréhension par lequel nous réprouvons aujourd’hui les coutumes barbares des siècles passés.

Quant à moi, j’imagine un petit matin pluvieux. L’air est électrique et chargé d’odeurs complexes. À l’aide d’un bâton, je viens de tracer un large cercle dans la terre meuble. Reprenant mon souffle, je m’installe au centre du cercle pour contempler les boisés environnants. Au loin, une forme surgit de derrière un fourré. C’est le chien de Malebranche. D’un geste vigoureux je lance le bâton qui virevolte bien au delà du cercle. Le chien de Malebranche s’élance, saisit le bâton et accoure dans ma direction. D’un bond, il franchit le cercle ; il ne sent rien, ni ne crie. Je le vois qui s’approche en remuant la queue. Il plisse les yeux, dépose le bâton irisé de bave. Puis il me lèche les doigts.

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