« Les végétariens sont sympas! »

L’éthique de la vertu et la cruauté

Dans la tradition éthique anglo-saxonne, on a l’habitude de distinguer trois familles de théories morales : l’éthique de la vertu, le déontologisme et le conséquentialisme. En gros, on peut dire qu’elles servent à faire le ménage dans nos intuitions morales. Et chacune, à sa façon, permet aussi d’envisager la moralité de notre rapport aux animaux. Aujourd’hui, je vais modestement présenter la plus ancienne de ces théories et ce qu’elle peut nous dire de la cruauté envers les animaux.

Comment reconnaître une bonne personne?

Pour l’éthique de la vertu, dont le premier représentant fût le philosophe grec Aristote, la question morale fondamentale, c’est de savoir ce qu’est une bonne personne. De façon très générale, on peut répondre qu’une bonne personne est celle qui mène une bonne vie, c’est-à-dire une vie admirable ou réussie. (Évidemment, puisqu’on peut avoir différentes conceptions d’une vie admirable, il existe différentes versions de l’éthique de la vertu.)

On définit alors les vertus comme étant les traits de caractères – c’est-à-dire des dispositions à ressentir, à réagir et à agir – qui permettent de réaliser cette vie admirable. Par exemple, on considère souvent que l’honnêteté, la générosité, le courage ou la justice sont des vertus : on entend par là que c’est le genre de traits de caractère qui font une bonne personne (et lui permettent donc de mener une bonne vie).  Que devrions-nous faire devant un problème moral particulier selon l’éthique de la vertu? Essayer de se comporter comme une bonne personne, c’est-à-dire vertueusement. Et si on est perdu, on peut très bien s’inspirer de ceux qu’on admire pour leurs qualités morales : Socrate, Jésus, Gandhi, mon beau frère…

Justice, compassion et souffrance animale

Mais comment appliquer ce modèle à notre rapport aux animaux? Évidemment, toute les vertus ne sont pas pertinentes (j’essaie d’être honnête avec mon chat : je ne lui ment presque jamais!). En fait, c’est la justice d’une part et la compassion ou la gentillesse d’autre part qui semblent être les vertus les plus indiquées. La justice parce que l’on ne devrait pas faire de discrimination entre les espèces : si je mange du cochon et du lapin, je devrais aussi manger du chien et du chat (de ce point de vue, on peut tout à fait traiter la question de l’antispécisme, c’est-à-dire le refus de préférer certaines espèces à d’autres, à partir de l’éthique de la vertu).

Quant à la compassion et à la gentillesse, ces vertus nous demandent de ne pas être cruel, de nous soucier du sort de ceux qui souffrent.  Elles font appel à notre bienveillance (en anglais, on parlerait volontiers de care). Or, même si ces vertus concernent habituellement d’autres humains, rien n’interdit de les étendre aux animaux non humains. C’est peut-être même une nécessité : peut-on imaginer une personne vraiment compatissante et gentille envers les humains mais qui deviendrait sadique avec les animaux? Ce serait tirer un peu fort les cheveux de la psychologie morale. Comme si la sympathie (étymologiquement : souffrir avec) pouvait prendre une pause à l’heure du lunch. Comme quoi les végétariens sont sympas.

Il faut le reconnaître, l’approche par l’éthique de la vertu n’est pas très populaire en éthique animale (je dirais pourquoi dans un prochain post; une exception notable est le philosophe Brian Luke ). Pourtant, c’est sans doute celle est qui correspond le plus directement à nos intuitions spontanées. C’est tout particulièrement vrai des enfants – et Walt Disney l’a bien compris. Ceux-ci s’inquiètent des animaux qu’ils connaissent, ils s’y attachent et éprouvent de la tristesse quand ils meurent.  Mais même pour un adulte, il est difficile d’étouffer un sentiment de malaise ou de pitié en face d’un animal qui souffre. Et si l’on en croit les employés d’abattoirs interrogés par le romancier Jonathan Safran Foer, l’habitude et le salaire n’y change rien. D’ailleurs, il se pourrait bien que l’évolution nous ait doté d’une une sorte de programme de répulsion innée à la souffrance/détresse (au moyen de ce que l’on appelle un module cognitif). Ceci expliquant peut-être cela.

Transparence et barquette de poulet

Mais si nous sommes spontanément réticent à la cruauté envers les animaux, pourquoi ne sommes-nous pas davantage scandalisées par l’élevage industriel (factory farming)? Pourquoi les végétariens ne représentent qu’une minorité de la population? Il existe évidemment plusieurs explications : historiques, économiques, gustatives… Mais je voudrais mettre l’accent sur un facteur très simple: la souffrance animale nous est le plus souvent dissimulée. C’est Paul McCartney qui le dit: « Si les abattoirs avaient des murs de verre, tout le monde serait végétarien ». Et c’est – notamment – Earthling, ce film presque insoutenable, qui le montre.

Quand avez-vous vu mourir un cochon pour la dernière fois ? Et savez-vous à quoi ressemble un élevage de poulets (je ne parle pas de celui de Martine à la ferme mais de ceux qui approvisionnent les restaurants Saint-Hubert)? Dans nos sociétés, la chaine de production alimentaire préfère la discrétion: tout se passe comme si le producteur et le consommateur s’entendaient tacitement pour ne pas entrer dans les détails (pour ne pas réveiller l’attention de nos modules cognitifs!). À l’épicerie, non seulement le poulet est déplumé, mais il est éviscéré, désossé. Il y a même un bout de tissus absorbant au fond de la barquette dont la seule fonction est de nous faire oublier qu’une poitrine, jusqu’à preuve du contraire, ça saigne. Et qu’un animal se cache derrière sa viande.

Or, une bonne personne ne devrait-elle pas savoir ce qu’elle fait? Et ne devrait-elle pas aussi savoir ce qu’elle mange? Pour l’éthique de la vertu, il est clair que nous avons le devoir d’être des adultes responsables, lucides, conscients de leurs actes (une personne qui agirait bien sans le savoir ou par hasard ne serait pas vertueuse : elle serait juste chanceuse). Il est aussi clair qu’encourager la cruauté, même indirectement, ce n’est pas prendre le chemin d’une vie admirable.

Végétarien, vertueux et cool

En définitive et pour le dire tout cru : les carnivores sont cruels et les végétariens sont sympas. Certes, un carnivore peut très bien être, par ailleurs,  une bonne personne. Mais je crois qu’il gagnerait forcément quelques points sur l’échelle de la compassion en changeant de régime. Il pourrait aussi vendre son fusil de chasse et sa casquette en fourrure, perdre un peu de bide, se rendre à son cours de yoga en vélo, fantasmer sur des filles tatouées et s’intéresser à l’art contemporain. Je crois alors qu’il deviendrait un peu plus cool. Et tant pis si ce n’est pas tout à fait une vertu.

Publicités