J’ai dévoré Eating Animals

Le romancier Jonathan Safran Foer vient de faire paraître Eating Animals, un curieux voyage au cœur de notre assiette.

**Ajout – 29 janvier 2011 Critique de la version française ici**

**Ajout- 29 septembre 2010 La traduction d’Eating Animals « Faut-il manger les animaux » paraîtra le 6 janvier 2011 aux Éditions de l’Olivier**

«Et si on allait bruncher à Brooklyn ?». C’était dimanche matin. Comme d’habitude, je m’étais réveillée trop tôt, et je n’avais pas encore ce blog pour me tenir occupée jusqu’au dîner. Notre vol de retour était prévu pour la fin de l’après-midi, on avait amplement le temps. Vegan+Brunch+Brooklyn dans Google. Nous voilà en route pour The V Spot. On nous a proposé une grande table au fond, bien éclairée. Martin a sorti le New York Times. «Tiens, tu vas être contente, c’est le Magazine spécial alimentation». Et c’est à quelques pas de chez lui, en buvant un soy latte que j’allais découvrir Jonathan Safran Foer et Eating Animals.

Ma première impression sur l’extrait paru dans le NYT Magazine (dont je parle ici), c’est qu’enfin, on racontait l’alimentation. Parce que Singer, Pollan et compagnie, ils sont bien articulés, faciles à lire et tout, mais ça reste des essais, des faits. Et Safran Foer, lui, bien sûr, il parle aussi de l’élevage industriel et de la souffrance animale, mais il raconte. Ses souvenirs, ses impressions. Et c’est écrit, bien écrit. Quelques semaines plus tard, quand j’ai lu le livre, c’est la même impression qui est demeurée – ne manquait que le Scrambled Tofu du V Spot et j’aurais pu faire durer le plaisir de ce dimanche matin-là encore une semaine. Réussir à donner du plaisir à lire en écrivant sur les abattoirs, c’est déjà pas mal.

Jonathan Safran Foer a déjà publié deux romans qui ont été assez bien reçus (et que je n’ai pas encore lus), Tout est illuminé, l’histoire d’un jeune juif américain qui part à la recherche de la femme qui a sauvé son grand-père du génocide. Plus récemment, Extrêmement fort et incroyablement près, raconte la quête initiatique d’un jeune new yorkais après le 11 septembre. Bien que ne soit pas un roman, on peut situer Eating Animal comme une autre quête, celle-là à la rencontre de notre rapport à la nourriture. Depuis son enfance, Jonathan Safran Foer a toujours été sensible à la question des animaux qu’on mange et a été végétarien à quelques reprises, avec plus ou moins de conviction, maintenant un régime «inconsistant mais conscient» parfois simplement «pour se rapprocher des poitrines des activistes». Et c’est lorsqu’il est devenu père qu’il s’est demandé, sans doute comme tous les parents, quelles valeurs il souhaitait transmettre à son enfant et comment il allait le nourrir.

Feeding my child is not like feeding myself : it matters more. It matters because food matters (his physical health matters, the pleasure of eating matters), and because the stories that are served with food matter. These stories that are served with food matter. These stories bind our family together, and bind our family to others. Stories about food are stories about us – our history and our values.

Pour écrire Eating Animals, Safran Foer a passé trois ans a enquêter sur nos assiettes. Il a visité des abattoirs, s’est infiltré la nuit dans des poulaillers, a aussi visité des fermes « humaines » et biologiques. Il décrit la réalité avec une réelle objectivité et son récit est rempli de faits vérifiables sur les conséquences de la production industrielle de viande et sur les faiblesses du bio. Des faits qu’on connaît, d’autres qui m’étaient nouveaux. Mais la force d’Eating Animals, c’est justement que ce n’est pas une succession de faits mais bien des faits placés dans un contexte, un récit qui leur donne tout leur sens. Il laisse parler les producteurs, les employés d’abattoirs. Il observe, il observe ses propres réactions, ses doutes, ses peurs. Après avoir visité Paradise Locker Meats, un abattoir familial reconnu pour sa sensibilité aux animaux, il se fait offrir de goûter aux produits de la maison, on lui tend un morceau de porc:

I don’t want to eat it. I wouldn’t want to eat anything right now (…). Maybe there’s nothing wrong with eating it. But something deep inside me – reasonable or unreasonable, aesthetic or ethical, selfish or compassionnate- simply doesn’t want the meat inside my body. For me, the meat is not something to be eaten. And yet, something else deep insde me does want to eat it. I want very much to show Mario my appreciation for his generosity. And I want to tell him that his hard work produces delicious food (…). Nothing -not a conversation, not a handshake or even a hug – establishes friendship more forcefully as eating together. (…) The food – how it tastes, the function it serves- either does or does not justify the process that brings it to the plate.

Et c’est ce processus, longuement étudié, qui l’a amené à conclure que la consommation d’animaux était difficilement justifiable. Mais Eating Animals n’est pas tant un plaidoyer pour le végétarisme qu’un plaidoyer contre l’élevage industriel:

We know at least, this decision (arrêter de consommer de la viande produite industriellement) will help prevent deforestation, curb global warming, reduce pollution, save oil reserves (…) decrease human right abuses, improve public health and eliminate the most systematic animal abuse in world history.  (…) We don’t need the option of buying children’s toys made with lead paint or aerosols with chlorofluocarbons, or medicines with unlabeled side effects. And we don’t need the option of buying factory-farms animals.

Et pour Jonathan Safran Foer, nous sommes tous acteurs de cette histoire. Chacun de nos choix alimentaires a une influence, sur notre vie, sur celle des autres, et sur celle de nos enfants. Maintenant que nous savons, qu’allons-nous faire?

Ressources complémentaires

Eating Animals a un site, qui n’a rien de la finesse du livre, mais qui mérite une visite.

Eating Animals a également reçu une très large couverture de presse et semble avoir contribué à relancer le débat sur l’agriculture industrielle et la production de viande aux États-Unis (on ne compte plus les articles sur un vegan Thanksgiving). On peut consulter le LA Times qui en fait  un bon résumé. On peut aussi lire une critique plutôt intéressante dans le New Yorker et un article qui permet de situer Eating Animals parmi les autres essais sur la question dans le New York Times. Finalement, le Vanity Fair nous permet d’écouter un extrait lu par l’auteur lui-même.

Chez nous, The Globe and Mail en a aussi fait une bonne critique et Christiane Charette en discute avec Sophie Durocher, Stéphanie Bérubé et Jordan Lebel. Mais comme les dindes d’élevage, ça ne vole pas très haut.

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