L’oeuf ou la poule ?

Acheter une douzaine d’oeufs n’est pas simple. Non seulement peut-on choisir entre des oeufs liquides, des gros oeufs, des petits oeufs, des oeufs bruns, des oeufs blancs et des oeufs additionnés d’oméga 3, on trouve aussi dans nos comptoirs d’épicerie des oeufs de poule en liberté et des oeufs bio. Coup de marketing ou véritable amélioration du traitement des oiseaux?

Il faut d’abord savoir que 95% des oeufs vendus au Québec ont été produits en batterie, pondus par des poules en cage. Ces cages mesurent en général 51cm par 61cm, sont hautes de 35cm et on y entasse jusqu’à sept oiseaux. Comme tous les oiseaux, les poules cherchent à se construire un nid et à se protéger pour pondre un oeuf, ce qui est absolument impossible lorsqu’elles sont dans une cage. Elles ne peuvent pas non plus prendre des bains de sable ou se percher comme elles le feraient à l’état naturel, ni même ouvrir leurs ailes. La plupart des experts en bien-être animal s’entendent pour dire que ce type d’élevage cause un stress énorme aux poules et affecte leur bien-être.

La Suisse a été le premier pays à bannir l’élevage en batterie en 1992. En 1996, le comité scientifique vétérinaire de l’Union Européenne statuait que l’élevage en cage tel que pratiqué causait de graves inconvénients au bien-être des poules. L’Union Européenne a décidé de bannir l’élevage de poules en cage à compter de 2012 mais il est déjà interdit en Allemagne, en Autriche, en Belgique et en Hollande.

La Vancouver Humane Society a commandé un sondage auprès de Harris/Decima en 2010 pour connaître l’opinion des Canadiens sur les conditions d’élevage des poules pondeuses. Après qu’on leur ait expliqué dans quelles conditions étaient élevées les poules pondeuses, une majorité de Canadiens et une proportion encore plus importante de Québécois s’opposent à l’élevage en batterie (57% des Canadiens et 61% des Québécois). De plus, 68% des Canadiens et 70% des Québécois seraient d’accord pour que le gouvernement légifère afin de bannir les élevages en batterie.

Non seulement les Canadiens souhaitent une amélioration des conditions d’élevage des poules pondeuses, ils souhaitent aussi que les oeufs qu’ils achètent soient mieux identifiés. Plus des trois quarts des Canadiens et 83% des Québécois sont d’accord avec l’idée que les cartons d’oeufs produits en batterie soient identifiés comme « Oeufs de poule en cage ». En Australie, où la Loi oblige un étiquetage des oeufs selon le type d’élevage, on a observé une baisse des ventes d’oeufs de poules en cage de plus de 50% dans certains supermarchés.

De meilleures cages… ou la liberté!

En Europe, les cages traditionnelles sont remplacées par des « cages enrichies » ou « cages améliorées ». Ces cages, plus grandes que les cages conventionnelles, offrent des perchoirs et un endroit privé où les poules pondent leurs oeufs. Il s’agit bien sûr d’une amélioration par rapport aux cages traditionnelles mais plusieurs groupes critiquent cette pratique, soutenant qu’elle n’améliore que très légèrement le bien-être des poules. En 2006, une équipe de chercheurs néerlandais a développé un modèle permettant de comparer le bien-être des poules pondeuses sous différents types d’élevage et les résultats sont assez éloquents : bien qu’aucun élevage n’offre un bien-être optimal aux oiseaux, un élevage biologique où les poules sont en liberté obtient un score de 181/250 en terme de bien-être animal alors que les cages traditionnelles n’obtiennent que 56/250 et les cages améliorées font monter le score de bien-être à 93/250.

En Allemagne, les « cages améliorées » seront elles aussi interdites à compter de 2012.

Lorsque les poules sont élevées sans cages, elles peuvent être libres dans de grands poulaillers (avec une densité contrôlées). On  parle alors de poules élevées en volière ou au sol. Lorsqu’elles ont accès à l’extérieur, on parle de poules élevées en liberté. Les élevages biologiques quant à eux offrent également un accès extérieur aux oiseaux mais doivent en plus répondre à un cahier de charges qui impose notamment qu’on nourrisse les poules de grains issus de l’agriculture biologique.

Produire des oeufs dans de meilleures conditions pour les poules, ça coûte plus cher ? Un peu, mais pas tant que ça. Une étude de l’Union Européenne estime qu’il coûte 0,66€ pour produire une douzaine d’oeufs en batterie et 0,92€ pour produire une douzaine d’oeufs de poule en liberté, soit une différence d’à peine 0,02€ ou 0,03$ par oeuf. Même au prix de détail d’aujourd’hui au Québec, alors que les élevages biologiques sont encore marginaux, un oeuf bio est vendu 0,50S contre environ 0,34$ pour un oeuf traditionnel. Sur une année, un consommateur qui mange 140 oeufs (c’est la moyenne canadienne) paierait 20$ de plus pour s’approvisionner en oeufs bio pondus par des poules élevées en liberté.

Qu’est-ce qu’on fait ?

Du côté des Producteurs d’oeufs du Canada, on annonçait hier la création d’une Chaire de recherche sur le bien-être animal dirigée par Tina Widowski de l’Université de Guelph. Financée pour les 7 prochaines années, la Chaire s’intéressera au « bien-être des poules pondeuses et [à] la production d’oeufs, y compris les logements améliorés et les systèmes de volières ». L’intention est certes louable, mais on peut se questionner sur l’intérêt en 2011 de poursuivre des recherches sur un sujet déjà largement étudié partout à travers le monde et surtout, sur les résultats attendus d’une telle chaire alors que les producteurs annoncent clairement que « Les cages sont actuellement le système de logement privilégié pour la production d’oeufs parce qu’elles assurent le plus haut niveau de salubrité alimentaire ainsi que les normes les plus strictes en matière de qualité ».

Il est clair qu’un changement drastique des conditions d’élevage des poules pondeuses au Canada passe par une modification des législations, mais pour le moment, aucun projet en ce sens n’est discuté.

En attendant, les détaillants ont un rôle important à jouer. Aux États-Unis, de nombreuses chaînes comme Burger King, Subway et Wendy’s utilisent dorénavant des oeufs pondus en liberté. Même le géant Unilever derrière les marques Hellman’s et Ben & Jerry’s a annoncé qu’il n’utiliserait que des oeufs pondus en liberté dans ses produits. Ici, Loblaws vient tout juste d’annoncer qu’il travaillerait de concert avec l’industrie pour que tous les oeufs de sa marque maison soient pondus par des poules en liberté. Espérons que les autres chaînes d’épicerie et de restaurants emboîtent le pas.

Les consommateurs font aussi partie de la solution. Comme le concluait un rapport présenté au Parlement britannique, plus les consommateurs vont acheter des aliments produits dans de bonnes conditions pour les animaux, plus les conditions d’élevage des animaux vont s’améliorer. Dans le cas des oeufs, nous l’avons vu plus tôt, le changement est facile. À peine 20$ par année par personne pour quelqu’un qui ne consommerait que des oeufs achetés en épicerie. Ne reste plus qu’à faire pression sur les chaînes à déjeuner comme Cora pour qu’elles s’approvisionnent aussi en oeufs pondus par des poules en liberté.

Et puis finalement, on peut aussi envisager de réduire sa consommation d’oeufs (ce qui reste tout de même la meilleure façon de réduire la souffrance animale). Quelques restaurants comme le Cagibi, Patati Patata et Aux Vivres proposent des brunchs où les oeufs sont remplacés par du tofu. On peut aussi expérimenter les brunchs végans à la maison grâce à ce livre de recettes. Quant à l’utilisation des oeufs en cuisine, il existe plein d’alternatives dont les bananes, la compote de pommes ou ma recette préférée : 3 cuillères à table de tofu soyeux et 1/4 de cuillères à thé de poudre à pâte pour chaque oeuf.

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