Les choux gras

La controverse autour de l’interdiction du foie gras au Bal de neige d’Ottawa

Cabane à sucre du Pied de cochon. Source: 2capricieux.com

Il est peu fréquent que des questions touchant l’éthique et l’alimentation fassent les manchettes. C’est le cas depuis hier, alors que le « Bal de neige » d’Ottawa a annoncé que le chef Martin Picard serait remplacé par Michael Smith pour un souper au Musée canadien des civilisation. Picard a décidé de se retirer de l’événement après que le foie gras y eut été interdit. Des militants du Ottawa Animal Defence League (OADL) ont manifesté à la conférence de presse du Bal de neige et, par la suite, des commanditaires auraient demandé aux organisateurs de retirer le foie gras des menus proposés.

La nouvelle a été amplement commentée. D’un côté, nombreux sont ceux qui appuient la décision de Picard de ne pas se plier aux « extrémistes ». De l’autre, des défenseurs des droits des animaux, moins nombreux, rappellent les conditions épouvantables dans lesquelles les oies et les canards sont élevés et tués.

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C’est à ma connaissance une des premières fois qu’un aliment est interdit dans un événement d’envergure au Canada pour une question de souffrance animale (les activistes d’Ottawa ont déjà réussi à faire retirer le foie gras d’un restaurant coté de la région, le Bekta). On peut saluer l’exploit de l’Ottawa Animal Defence League qui a réussi, avec ses faibles moyens, à faire bouger la Commission de la capitale nationale (CCN). Les militants de la OADL ne sont sûrement pas des extrémistes obsédés par le foie gras comme plusieurs le prétendent. Ils se battent pour le respect des droits des animaux et s’intéressent à d’autres causes importantes comme l’éducation du public aux réalités de l’industrie de la fourrure. Partout dans le monde, ce sont des groupes comme la OADL qui font avancer la cause du bien-être animal. Ces gens-là travaillent sans relâche pour conscientiser la population à la souffrance que l’homme inflige aux animaux. Il est tout naturel pour eux de se pencher sur la nourriture et sur un des symboles les plus puissants de la souffrance animale dans l’alimentation, le foie gras.

À l’inverse, CCN a invité un chef qui a bâti sa réputation autour du foie gras (en particulier, de sa poutine de foie gras). Son restaurant Au Pied de cochon servirait d’ailleurs le plus de foie gras en Amérique. Martin Picard chasse, Martin Picard pêche, Martin Picard doit mettre des rognons dans ses smoothies du matin. Il est l’icône de la bouffe de gars bien carnée et bien grasse. Pour ceux qui décident de se payer l’expérience Martin Picard, un repas sans foie gras, ça peut être perçu comme aller visiter la région de Bordeaux sans boire de vin. Picard n’a sans doute pas voulu leur faire cette déception, leur offrir une expérience incomplète.

De leur côté, les commanditaires ne veulent pas voir leur image associée à des manifestations et l’organisation du Bal de neige préférerait que tout le monde soit heureux et ait du plaisir. La question n’est pas de savoir qui de l’OADL ou de Martin Picard a raison. Je me demande plutôt si on aurait pu agir différemment et éviter les déchirements qu’on voit dans les médias depuis hier.

La chèvre et le chou

Au départ, je me méfie des mesures qui restreignent la liberté individuelle. Je ne pense pas non plus que les interdictions soient la bonne façon d’amener les consommateurs à faire les bons choix. C’est un peu l’idée de la carotte ou du bâton: il est plus efficace de récompenser les bons comportements (donner une carotte) que de punir les mauvais (donner un coup de bâton). On peut déjà influencer les choix des consommateurs en mettant les bonnes options au premier plan (j’en parlais ici). Un exemple simple: la CCN aurait pu inviter un chef végétarien à proposer une soirée dans le cadre du festival (par exemple, la talentueuse Caroline Ishii du Zen Kitchen). Plus complexe mais plus puissant: avant de lui interdire ses ingrédients fétiches, proposer à Martin Picard d’introduire des options végés à son menu de cabane à sucre. Les participants au bal  à l’affût de découvertes ou plus sensibles au problème de la souffrance animale auraient sans doute apprécié, tandis que les groupes de pression auraient été un peu mal venus de ne pas saluer un tel accommodement de la part d’un Martin Picard.

D’autre part, nous sommes plusieurs à penser que le foie gras n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du mauvais traitement infligé aux animaux dans l’industrie de l’alimentation. Les militants ne peuvent pas taper sur tous les clous en même temps, mais ils savent bien que les élevages industriels desquels proviennent 95% du poulet, du boeuf et même des saumons constituent de véritables usines à souffrance. Chose certaine, on mange plus souvent des hot chickens que de la poutine au foie gras! On veut conscientiser en s’attaquant à un symbole, mais cette approche limite les impacts réels de la démarche des manifestants: il n’y aura pas de foie gras servi au Bal de neige, mais le chef « remplaçant » servira quand même de la viande (tandis que d’autres restaurants participants au volet Saveurs du Bal de Neige ont décidé, suite à la controverse, d’ajouter du foie gras à leur menu…). Pourquoi ne pas profiter de l’occasion et amener le festival à se doter d’une politique d’approvisionnement durable et à ne servir que des viandes, poissons et légumes issus de l’agriculture biologique ? Évidemment, on n’élimine pas d’un coup le problème de la souffrance animale. Mais on le réduit un peu.

Bref, plutôt que d’engendrer une polémique qui fait les choux gras des médias, on a manqué une belle occasion de discuter, de chercher ensemble des pistes de solution à un problème qui n’appartient pas à l’OADL, à l’organisation du Bal de neige ou à Martin Picard, mais bien à toute notre société.

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