Faut-il tuer Bill et Lou?

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(CRITIQUE DU NÉOCARNISME ORDINAIRE)

Les élevages à petite échelle et soucieux du bien-être animal sont-ils moralement acceptables? Dans son dernier livre, l’universitaire américain James McWilliams propose une histoire du temps présent et nous raconte un fait divers survenu au Vermont en 2012. Bill et Lou, les deux bœufs de trait – et les deux mascottes – d’une petite université pour environnementalistes adeptes de la « sustainability », allaient être servi à la cafet’. D’aucuns s’en soucièrent. Avec cette chronique d’une controverse agricole et cette critique du néocarnisme ordinaire,  McWilliams nous offre une plongée stimulante en éthique appliquée. Et un livre important.

Par Martin Gibert, chercheur en philosophie morale (McGill)
Recension de The Politics of the Pasture, Lantern book, 2013.

Cela commence à se savoir : il est mal de manger de la viande. Que l’on considère les conséquences sur l’environnement, sur la santé humaine ou sur le bien-être animal, on ne manque pas de bonnes raisons pour prôner une  alimentation sans produits animaux. Aujourd’hui, aucun intellectuel sérieux ne peut défendre l’élevage industriel et ses usines à viande qui fournissent de 80 % à 95 % de la production française – et encore davantage en Amérique du Nord.

En revanche, beaucoup espèrent qu’on puisse maintenir nos habitudes alimentaires en changeant la méthode. Peut-il y avoir un « juste milieu » entre le fait d’encourager, par sa consommation, l’élevage industriel et le pur et simple renoncement à la viande? Existe-t-il des alternatives moralement acceptables ? Telle est la question de fond que soulève le petit livre de l’historien américain James McWilliams.

L’auteur, dont aucun titre n’est encore paru en français, est un universitaire qui s’est spécialisé dans l’histoire de l’agriculture ainsi que dans les questions d’éthique et de politique alimentaire. Il écrit régulièrement pour le New York Times, Harper’s, the Atlantic ou le Washington Post et a il déjà publié quatre titres. Son ouvrage précédent,  Just Food: Where Locavores Get It Wrong and How We Can Truly Eat Responsibly (2009) traitait notamment des enjeux de l’achat local. The Politics of the Pasture (2013), quant à lui, se concentre sur un étonnant fait divers pour analyser les tensions qui traversent aujourd’hui le « food mouvement » américain. Et c’est un livre passionnant à plusieurs égards.

1- Une petite université progressiste

L’histoire se déroule au Vermont, petit état de Nouvelle-Angleterre bordant le Québec et souvent considéré comme l’un des plus progressistes des États-Unis. C’est aussi un état fortement agricole et ce n’est pas un hasard si c’est là que s’est établi le Green Mountain College : comme il est dit sur le site Web, le campus de 60 hectares offre des sentiers de randonnée, un accès pour nager dans la Poultney River ainsi qu’une ferme-école.

Cette petite université privée offre un programme unique et novateur en « Environmental Liberal Arts » aux étudiants qui auront déboursé les 30 000 $ d’inscription annuelle – une somme conséquente, même dans le contexte américain. Recyclage, valorisation de la biomasse, panneaux solaires et nourriture bio : le Green Montain College se veut un lieu d’enseignement et de mise en pratique de la durabilité (sustainibility).

La réalité est toutefois un peu moins verte que l’idéal. Le collège, qui accueillerait volontier les esprits progressistes et les activistes du changement social, rassemble surtout des fumeurs de joints et autres « trustafarian » – selon le mot valise (de trust fund et rastafarian) qui désigne ces enfants de familles aisées qui embrassent la marginalité politique sans l’insécurité économique.

Outre les 700 étudiants, leurs professeurs et l’administration, la « communauté » du Green Mountain College comprend un certain nombre d’animaux de ferme. Les plus célèbres d’entre eux sont sans aucun doute Bill et Lou, deux bœufs de trait qui participent aux efforts pour développer une agriculture sans énergie fossile ( force de travail et fertilisation du sol). Les deux bovins sont un peu les mascottes du campus. On les cajole, on les photographie. Et on les met bien en vue sur la plaquette promotionnelle de l’université.

2— Une controverse sans précédent

Mais voilà que le 1er octobre 2012, Lou se brise une patte. Il ne pourra plus travailler aux champs. La symphonie pastorale s’achève ; place à la cacophonie. McWilliams pointe l’ironie de la situation : « Le campus ensommeillé se retrouve soudainement à l’épicentre du plus intense débat public sur le droit animal depuis la publication de Libération animale de Peter Singer en 1975. Et il s’y retrouve parce que l’école a choisi de faire exactement ce qu’on fait à des millions et des millions d’animaux chaque année : les tuer et les manger. »

En effet, dans la perspective du collège, envoyer les deux bœufs à l’abattoir (Bill ne pouvant travailler sans Lou) apparaît être la suite logique de leurs « cycles de la vie ». N’est-ce pas une belle occasion à saisir : servir à la cafétéria une viande réellement soutenable, on ne peut plus locale et non issue de l’élevage industriel? Qui plus est, les étudiants profiteront ainsi d’un rapport authentique à leur nourriture en sachant vraiment, pour une fois, d’où – et de qui – elle provient.

« Les garder en vie, proclamait la direction de l’école, aurait été gaspiller des ressources en allouant de la nourriture à des animaux incapables de “faire leur part”. Au contraire, les tuer et les manger serait une sage leçon d’environnementalisme.»

Plusieurs voix s’élevèrent contre cette décision. Les activistes du droit animal firent valoir qu’il est moralement inacceptable d’exploiter et de tuer des animaux sentients (c’est-à-dire capable de souffrir) sans nécessité. Mais c’est une offre généreuse qui fit déraper les plans initiaux.

En effet, les propriétaires d’un refuge pour animaux rescapés de la région proposèrent de venir gracieusement chercher les bovins. Après onze ans de labour et de labeur, Bill et Lou ne méritaient-ils pas une retraite paisible ?  C’est exactement ce qu’offrait Mariam Jones et pattrice jones (écrit sans majuscules comme le font certaines féministes américaines). Mais la direction du collège, tenant ferme à la pédagogie de l’abattoir, refusa la proposition du couple.

Une campagne de protestation d’une ampleur inédite était enclenchée : commentaires innombrables – et pas toujours respectueux – sur Facebook, courriers des lecteurs, pétitions totalisant des centaines de milliers de signatures et couverture médiatique nationale. Bill et Lou étaient devenus les symboles vivants – mais pour combien de temps? – de tous ces animaux anonymes qui, loin des yeux et loin du cœur, sont conduits en rang serré chaque jour à l’abattoir.

3— L’élevage à petite échelle peut-il être « durable »?

Baylee Drown du Green Mountain College avec Bill.
Photo : Ilana Panich-Linsman pour The New York Times

Tout l’intérêt du livre de McWilliams consiste alors en ce qu’il va présenter et analyser les arguments de part et d’autre. La chronique d’un fait divers académique s’ouvre ainsi sur un exercice parfaitement maitrisé d’analyse des discours, de pensée critique et d’éthique appliquée.

Dans ce débat, McWilliams ne feint pas la neutralité. Il est engagé. Il est du côté de Bill et Lou. Et il ne se prive pas de critiquer un modèle d’agriculture soi-disant progressiste : « l’idée même qu’il serait soutenable du point de vue éthique et environnemental d’élever et de tuer des animaux à petite échelle s’est bâtis sur des prémisses non questionnées pour devenir un évangile indétrônable. »

Pourtant, d’un pur point de vue environnemental, l’élevage à petite échelle a des limites évidentes. D’abord, il prend beaucoup de place : il ne serait tout simplement pas possible de répondre à la demande actuelle de viande avec des animaux en liberté comme ceux qu’on peut voir sur le campus du Green Mountain College. Ensuite, il faut aussi voir que ce type d’élevage consomme autant d’eau que l’élevage industriel, soit environ 20 000 litres pour produire un kilogramme de viande.

Certes, l’élevage à petite échelle consomme moins d’énergie fossile puisqu’il minimise les transports en favorisant une consommation de viande locale. Mais l’argument ne pèse pas très lourd lorsqu’on considère l’alternative végane, c’est-à-dire une diète sans produits animaux.

« Selon l’étude la plus récente et complète sur le sujet, une telle transition [vers une diète végane] réduirait les émissions de gaz à effet de serre liées à l’agriculture – et ce n’est pas une coquille – de 94 %. Et sans être dédaigneux, avec une telle réduction, qui se soucie vraiment de la quantité d’énergie fossile nécessaire pour apporter une saine nourriture dans nos assiettes ? »

Bref, du point de vue environnemental, manger des animaux, même élevés dans des conditions idéales, sera toujours moins durable qu’opter pour des protéines végétales.

4— Quelle retraite pour Bill et Lou?

On le devine aisément, le débat concerne aussi l’éthique alimentaire et animale. McWilliams présente minutieusement les arguments pour envoyer Bill et Lou à l’abattoir. Ceux-ci sont notamment portés par Steven Fesmire, professeur de philosophie au Green Mountain College, disciple de John Dewey et végétarien (!). Pour Fesmire, une révolution végane n’est pas « culturellement réaliste » tandis que la ferme-école propose une « option réalisable pour produire de la viande gérée humainement ». Mais surtout, si la décision du collège est légitime, c’est parce qu’elle émane d’un compromis démocratique. La communauté universitaire a été consultée. Les protestataires sont des éléments extérieurs au collège.

Pourtant, comme le souligne McWilliams, l’argument demeure bien faible et confine au relativisme moral. Ce type de pragmatisme pourrait facilement nier les droits fondamentaux : après tout, la communauté universitaire ne pourrait-elle pas se mettre d’accord pour introduire l’esclavage au collège? Et nul doute qu’il fut des époques où lutter contre le racisme ou le sexisme n’apparaissait pas « culturellement réaliste ». Fallait-il se résigner pour autant à ces injustices? La charrue pragmatiste, lorsqu’elle est mise avant les bœufs de la morale, ne fait pas beaucoup progresser l’humanité.

Le doyen du collège rappelle, quant à lui, que même si plusieurs étudiants sont véganes ou végétariens (30 %), la cafétéria va continuer de distribuer de la viande aux autres. « Si nous nous apprêtons à manger cette viande, ne vaut-il pas mieux que nous mangions de la viande d’animaux âgés qui ont réellement eu de bonnes vies? » Autrement dit, consommer Bill et Lou serait un moindre mal en comparaison de la viande industrielle habituellement servie à la cafét. Ce raisonnement, à saveur utilitariste, ne répond pourtant pas au problème de base : qu’il s’agisse de ferme industrielle ou pas, s’il n’est pas nécessaire de causer de la souffrance, pourquoi le faire?

En réponse, certains suggérèrent d’envoyer les bœufs à la retraite et de ne pas servir de viande durant les semaines où on aurait dû les manger. Une grande marque d’aliments véganes offrit de fournir gratuitement le collège en végéburgers et autres substituts de viande pour cette période. Une riche canadienne était même prête à débourser 50 000 $ pour acheter les animaux et leur permettre une retraite au refuge. La direction, pas si utilitariste que cela et de plus en plus soucieuse de ne pas perdre la face, refusa.

Pour McWilliams, cela révèle bien l’hypocrisie et les contradictions du collège. « Affirmer que, parce que les gens veulent des produits animaux, Cerridwen [la ferme-école de collège] fournira des produits animaux, c’est faire le surprenant aveu d’une complicité avec les pouvoirs en place, et en particulier avec ce mastodonte qu’est l’agriculture industrielle. Pour Cerridwen, penser qu’on peut réformer l’agriculture industrielle tout en donnant tout et n’importe quoi aux gens du moment qu’ils le veulent, c’est rendre sa propre mission impossible. »

5— Quels fondements moraux?

Source : http://kirbymtn.blogspot.ca/
Source : http://kirbymtn.blogspot.ca/

En termes conceptuels, James McWilliams semble plutôt déontologue : il insiste, par exemple, sur la dimension de personne – et la personnalité – des deux bovins. Bill et Lou sont des he et non pas de simples it. Il ne faut pas les tuer, car on leur doit un certain respect. Ce ne sont pas des choses. Voilà pourquoi Bill et Lou ne devraient pas être des moyens (même « humanely raised ») au service de nos fins (même « sustainable »). Ou, pour le dire autrement, ils devraient, au minimum, avoir le droit de ne pas être utilisés ou tués sans nécessité.

Mais le déontologisme a ses détracteurs et on peut lui préférer l’autre grande position en éthique contemporaine. Que ferait un conséquentialiste? Pour lui, une action est correcte si et seulement si elle promeut certaines valeurs (comme le bien-être ou la liberté). Le philosophe Peter Singer est célèbre pour en avoir appliqué une version à l’éthique animale. Dans le cas de Bill est Lou, il serait peut-être sensible à l’argument du doyen : il est effectivement préférable de manger deux bœufs ayant bien vécu que d’encourager l’élevage industriel. Mais le conséquentialisme n’est pas obligé de se représenter la situation avec de telles œillères morales.

Certes, il vaut mieux manger de la « viande heureuse » (avec beaucoup de guillemets) que de la « viande industrielle ». Qui niera que ce n’est pas un moindre mal? Mais l’erreur consiste à envisager la situation comme dilemme fermé : boycotter l’élevage industriel OU manger Bill et Lou. C’est là oublier une troisième option : boycotter l’élevage industriel ET envoyer Bill et Lou au refuge.

Pour aboutir à cette conclusion, un conséquentialiste doit simplement admettre deux clauses : 1) les animaux que nous consommons sont des êtres sentients, c’est-à-dire qu’ils sont susceptibles de ressentir de la douleur et, 2) le bien-être est une valeur à promouvoir de façon égalitaire, c’est-à-dire en évitant toute discrimination moralement arbitraire. S’il admet cela, le conséquentialiste rejoindra sans aucun doute le déontologue pour contester la décision du collège.

6— Néocarnisme ordinaire : Bill et Lou vont être délicieux!

À plusieurs reprises, McWilliams avoue sa frustration. Ceux qui approuvent la décision du collège ne parviennent pas à articuler un raisonnement moralement satisfaisant. Ils invoquent le respect et la compassion des étudiants pour les bœufs, ils prétextent la « durabilité » environnementale. Mais, en définitive, leur position procède toujours plus ou moins d’une variation (contrefactuelle) sur le sophisme du pire : il serait acceptable de tuer Bill et Lou parce qu’ils auraient pu être des animaux de ferme industrielle.

Si l’argumentation laisse à désirer, c’est peut-être parce qu’on touche ici à l’un des piliers idéologiques les plus robustes de nos sociétés, à savoir qu’une agriculture digne de ce nom doit utiliser des animaux. Cet étrange axiome agricole illustre très bien de ce que la psychologue américaine Melanie Joy nomme le carnisme.

Elle entend par là un système de croyances qui détermine les gens à manger certains produits animaux (du bœuf ou du lait, mais pas du chien ou du chat) et à trouver cela normal, naturel et nécessaire. Pour invisible qu’elle soit, cette idéologie – car c’en est une – n’en est pas moins omniprésente et hyper violente.

Dans le fond, nul doute que Bill et Lou ne font les frais du carnisme ambiant. La direction du collège, par exemple, utilise une novlangue pour euphémiser la violence de leur mise à mort annoncée. Bill et Lou ne seront pas tués, mais « préparés » (processed). Ils ne sont déjà plus des individus sentients et personnalisés, mais de pures marchandises réduites à leur apport en protéines.

Du côté des étudiants, plusieurs témoignent leur soutient à l’institution en proclamant : « Bill et Lou seront délicieux! ». Cette absurde valorisation du goût (puisqu’un bœuf âgé ne sera jamais une viande choix) tient certainement lieu de mécanisme de défense. Les étudiants, qui ne sont pas complètement insensibles aux animaux, surjouent ici le cynisme en nous donnant un bel exemple de néocarnisme ordinaire.

Selon Joy, cet avatar contemporain du carnisme n’est autre que la réaction idéologique aux arguments végétariens et véganes. Le néocarnisme cherche à déculpabiliser le consommateur, et il le fait en mobilisant divers discours de légitimation. Le discours compassionnel, par exemple, s’attache à valoriser l’image que le consommateur se fait de lui-même : il peut manger des animaux parce qu’il est dans un rapport authentique avec eux, il les connaît et reconnaît leur souffrance. C‘est donc parce qu’il les aime qu’il peut les manger.

Un second type de discours fait appel à un respect très abstrait pour la nature afin de diluer nos responsabilités envers les individus concrets qui la peuplent. Il s’agit cette fois de jouer les valeurs environnementales contre les valeurs de bien-être animal. L’homme se donne le beau rôle d’un prédateur naturel qui mange moins de la viande pour son plaisir personnel que pour assurer l’équilibre de l’écosystème ou perpétuer une tradition ancestrale et menacée. En auscultant les multiples facettes d’une situation concrète, ce sont précisément les limites de cet « éco-carnisme » que met brillamment en scène le livre de McWilliams.

***

Chronique d’une mort annoncée, portrait en creux de la vie académique et militante américaine, plaidoyer pour une agriculture sans animaux : The Politics of the Pasture est encore plus que cela puisqu’il se conclue quasiment par une enquête policière. Qu’est-il finalement arrivé à Bill et Lou ? On ne le dira pas dans ce compte rendu car le suspens est aussi un des moteurs de l’ouvrage et tient véritablement le lecteur en haleine.

Mais quelle que soit son dénouement, l’histoire de Bill et Lou est forte. Elle est forte parce qu’elle donne des noms, des couleurs et des visages à une exploitation presque toujours anonyme et invisible. Elle est forte parce qu’elle démontre, a fortiori, que quelque chose ne tourne décidément pas rond dans notre rapport aux animaux. Car s’il est moralement problématique d’envoyer à l’abattoir ces deux bovins qui incarnent la fine fleur de l’élevage responsable, que faut-il penser de l’ordinaire des produits animaux que nous ne cessons de consommer et dont nous n’avons pas besoin?

À cette question, ce petit livre – qu’un éditeur francophone serait bien avisé de traduire – suggère une réponse que de plus en plus de personnes, en Amérique comme en Europe, partagent et pratiquent. Une réponse qui est aussi un engagement politique et moral. Go Vegan.

Photo d’entête: Bill et Lou. AP/Toby Talbot