Un texte gagnant dans lequel les animaux ont tout à perdre

Je vous en parlais il y a quelques semaines, le New York Times a demandé à ses lecteurs de dire en quelques centaines de mots pourquoi il est éthique de manger de la viande ».

Un jury composé de Peter Singer, Michael Pollan, Jonathan Safran Foer, Mark Bittman et Andrew Light a sélectionné six textes. Les lecteurs ont choisi celui d’Ingrid Newkirk, une des fondatrice de PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) qui défendait l’idée selon laquelle seule la viande in vitro pouvait être consommée éthiquement (les textes étaient jugés anonymement). Quant au texte sélectionné par le jury, il n’aura séduit que 14% des lecteurs. Son auteur, Jay Boost, est agro-écologiste et enseigne dans un collège de Caroline du Nord.

Les résultats ont créé une petite commotion chez ceux que le sujet intéresse. Pour James McWilliams par exemple, le choix du jury est tout simplement pathétique. Il écrivait cette semaine sur son blog que le texte choisi n’aurait probablement pas survécu à un cours de philo 101. Il lui reproche principalement de mettre de côté la question de la sensibilité des animaux.

Je suis plutôt d’accord avec McWilliams et je crains qu’un texte comme celui-ci ne serve qu’à donner bonne conscience aux carnivores qui vont pouvoir continuer de manger en paix puisqu’il existe de la viande bien traitée. J’ai donc demandé à deux amis philosophes de commenter le texte : Valéry Giroux, la première québécoise à obtenir un doctorat en éthique animale et Jean-Philppe Royer, étudiant au doctorat qui s’intéresse à la philosophie politique et à l’éthique animale.

J’allais traduire le texte de Boost quand j’ai vu que Christophe du blog La pilule rouge l’a fait avant moi.
Je l’ai copié ici, en faisait quelques modifs de style (l’enculage de mouches est-il végan?). Les commentaires de Jean-Philippe et Valéry suivent tout de suite après. Et vous, qu’en pensez-vous?

Il est parfois plus éthique de manger de la viande que des légumes

Jay Boost 

En tant que végétarien qui est retourné à la consommation de viande, la question « Est-il éthique de manger de la viande ? » trotte constamment dans ma tête et dans mon cœur. Les raisons pour lesquelles je suis devenu végétarien, puis vegan et pour finir à nouveau un mangeur de viande consciencieux furent toutes éthiques. Les raisons éthiques pour ne PAS manger de la viande sont évidentes : les animaux sont élevés et tués dans des conditions cruelles ; les céréales qui pourraient nourrir les gens mourant de faim sont données aux animaux ; le besoin de terres nourrit la déforestation ; et en mangeant de la viande, on est responsable de la mort d’un être sensible. Excepté le dernier point, cependant, aucun de ces aspects de la consommation de viande n’est implicite en mangeant de la viande, et pourtant ils sont exactement ce qui rendent la consommation de certaines viandes immoral. Ce qui m’amène à mon argument principal : manger de la viande élevée dans des circonstances spécifiques est éthique ; manger de la viande élevée en d’autres circonstances ne l’est pas. Tout comme manger des végétaux, du tofu ou des céréales produits dans des circonstances spécifiques est éthique et immoral en d’autres circonstances.

Quels sont ces moyens « justes » et « immoraux » de produire de la nourriture aussi bien animale que végétale ? Selon moi, ils sont  résumés le plus succinctement dans l’éthique d’Aldo Léopold : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est immorale lorsque elle tend à faire l’inverse. »  En étudiant l’agroécologie au College Prescott en Arizona, j’étais convaincu que si ce que vous cherchez à accomplir par un régime alimentaire « éthique » est l’impact le moins destructeur dans son ensemble sur cette planète, alors en certaines circonstances, comme vivre dans les prairies sèches et broussailleuses d’Arizona, manger de la viande est, en fait, la chose la plus éthique que vous puissiez faire à part subsister par des haricots tepary et des pignons de noix. Une vache bien élevée, en plein-air, est capable de transformer la lumière du soleil capturée par les plantes en calories condensées et en protéines à l’aide des microorganismes dans son intestin. Soleil > plantes diverses > vache > humain. Ceci, dans une perspective éthique plus grande, semble bien plus propre que le schéma imbibé de fossiles combustibles du champ labouré par tracteur >  monoculture de soja irriguée > récolte par tracteur > traitement > tofu > expédition > humain.

Bien que la majorité de la production de viande d’aujourd’hui soit un effort écologiquement insensé et éthiquement immoral, heureusement cela change, et on trouve bon nombre d’exemples de systèmes écologiquement bénéfiques, basés sur le pâturage.  Le fait est que la plupart des agro-écologistes s’accordent sur le fait que les animaux font partie intégrante d’un système agricole réellement durable. Ils sont capables de faire passer des nutriments, d’aider au maintien des terres et de convertir le soleil en nourriture de manières qui sont presque impossibles pour nous à faire sans énergie fossile. Si « éthique » est défini comme vivre de la manière la plus bénigne écologiquement possible , alors dans des circonstances assez spécifiques, pour lesquelles chaque consommateur doit s’éduquer, manger de la viande est éthique ; en fait ne PAS manger de la viande pourrait sans doute être contraire à l’éthique.

La question du meurtre d’un être sentient, cependant, subsiste. A cela, chaque être humain doit réagir en se demandant : suis-je prêt à diviser le monde en ce que j’ai estimé être digne d’être épargné par l’inévitable et ce qui ne l’est pas ? Ou une telle division est-elle désespérément artificielle ? Un poème de Wislawa Szymborska, « Eloge de la mauvaise opinion de soi », vient à l’esprit. Il finit par :

Quoi de plus animal
Que la conscience tranquille
Sur la troisième planète du soleil

Selon moi, manger de la viande est éthique lorsqu’on fait 3 choses. Premièrement, vous acceptez la réalité biologique que la mort engendre la vie sur cette planète et que toute vie (dont nous !) est en fait juste de l’énergie solaire temporairement stockée sous une forme transitoire. Deuxièmement, vous combinez cette réalisation avec ce trait humain chéri qu’est la compassion et vous choisissez de la nourriture créée éthiquement, végétaux, céréales et/ou viande. Et troisièmement, vous rendez grâce.

Pourquoi ne pas éradiquer l’espèce humaine alors ?

Valéry Giroux
Jean-Philippe Royer

Ce qui est fascinant avec les théories inspirées par Aldo Leopold, c’est que les humains ne semblent pas être inclus dans la « communauté biotique ». Ils peuvent alors se prévaloir de tous les droits nécessaires à la protection de leurs intérêts à ne pas souffrir, à vivre et à ne pas être exploités. Or, les animaux nonhumains (sentients) qui possèdent ces mêmes intérêts sont « enfermés » dans le concept de « communauté biotique ». On ne peut les individualiser. Ils font partie d’un tout, un écosystème dans lequel ils sont réifiés au même titre que les plantes, les rivières, les forêts et les montagnes.

On glorifie les processus de régulations des écosystèmes. Ils sont les « véritables » objets du respect moral. Tuer un bœuf ne pose pas de problème pourvu qu’on lui murmure « merci » à l’oreille en lui tranchant tendrement la gorge. Pourquoi est-ce différent du violeur qui abandonne sa victime en lui disant « merci »? Parce que, dans ce cadre moral, contrairement aux individus humains les individus non humains ne commandent pas notre respect. C’est l’écosystème qui fait objet du respect moral.

Il est futile de différencier entre les êtres « sentients» et « non-sentient» au sein de la « communauté biotique ». Qu’est-ce que ça change qu’un être fasse l’expérience de la douleur? Il n’y a pas de véritable différence entre le fait de mettre une plante vivante ou un chat vivant au four micro-ondes. Les deux ne sont après tout que de « l’énergie solaire temporairement entreposée dans une forme impermanente ».

On peut manger son steak « bio » tranquille. L’important est de laisser l’énergie solaire se déplacer d’organisme en organisme. L’exploitation et la mise à mort « humaines » des animaux nonhumains sont justifiées parce que les « membres de la communauté biotique » n’ont pas le droit à la vie. Ce ne sont pas des individus. Ils sont indiscernables même dans nos champs, dans nos étables et nos abattoirs. Ce ne sont que des fragments d’écosystème égarés prêts à être récoltés.

***

En fait, on peut dire que cette réflexion est faite de manière foncièrement spéciste. L’auteur a beau inclure les êtres humains lorsqu’il réduit l’individu à de l’énergie solaire, il se retient bien d’évoquer la possibilité d’appliquer son cadre moral aux êtres humains et de tirer les conclusions logiques (désastreuses) de l’adoption du critère que Leopold propose pour distinguer le juste et l’injuste. Il serait quand même plus honnête de rappeler aux lecteurs qu’une telle perspective (adoptée de façon non arbitraire) nous obligerait tous à renoncer à nos droits individuels les plus fondamentaux et à accepter de voir nos proches ou nous-mêmes sacrifiés lorsque l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique en dépend…

S’il est peut-être sage de repenser notre relation au monde et de mettre en cause l’individualisme qui caractérise la façon que nous avons, ici et maintenant, de penser la morale appliquée aux êtres humains, les individus sensibles nonhumains n’ont pas, en attendant, à faire les frais de cette réflexion plus globale. Ils devraient, d’ici à ce que nous changions de paradigme, profiter d’un traitement juste, égalitaire ou non arbitraire de leurs intérêts fondamentaux.

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Du point de vue de l’auteur, la meilleure chose à faire serait peut-être d’éradiquer l’espèce humaine puisqu’elle constitue la plus grande menace de nos jours « à l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique »! Si on endosse une conception morale non individualiste (et que nous ne sommes pas spéciste en ne l’appliquant qu’aux nonhumains), il faut alors vivre avec les conséquences qui découlent de nos principes moraux.

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