Manger pour une bouchée de pain

Nous sommes le 14 février et les Canadiens ont déjà gagné suffisamment d’argent pour payer leurs dépenses d’épicerie de toute l’année 2012. 43 jours auront donc suffi, en moyenne, pour atteindre « l’affranchissement des dépenses alimentaires ». Les Canadiens demeurent, parmi les Occidentaux, ceux qui consacrent la plus faible partie de leur revenu à l’alimentation. Dans les années 60, on dépensait 20% de notre revenu à l’alimentation et aujourd’hui, un peu plus de 10%. On paie moins cher que jamais pour s’alimenter, mais à quel prix ?

Aliments, alcool et tabac achetés à l'épicerie en 2010, USDA, fourni par l'Union des producteurs agricoles du Québec.
Aliments, alcool et tabac achetés à l'épicerie en 2010, USDA, fourni par l'Union des producteurs agricoles du Québec.

Des données du United States Department of Agriculture (USDA) montrent que notre panier d’épicerie est un des plus abordables au monde. Les producteurs agricoles soulignent que ces résultats sont « rendus possibles grâce aux agriculteurs de chez nous qui continuent d’offrir à leurs concitoyens des aliments de qualité, en abondance, en tout temps et à prix abordable ». Pas étonnant : depuis 50 ans, on cherche à produire le plus de nourriture possible au plus bas coût possible et l’agriculture intensive est fortement soutenue par l’État. Mais cette productivité a un prix. Sur l’environnement, la santé des travailleurs et le bien-être des animaux.

Combien ça coûte, manger pour moins cher?

Depuis les années 60, les gouvernements de la plupart des pays occidentaux ont encouragé les agriculteurs à se spécialiser : monoculture, production intensive, exportation. Au cours des dernières années, la Chine et les pays émergents d’Amérique du Sud ont emboîté le pas et contribuer à élargir l’offre de produits « pas chers ». Le prix des aliments de base n’a cessé de diminuer et les oranges et les ananas qui ont déjà été réservés aux grandes occasions sont maintenant sur nos tables toute l’année.

Près de la moitié (45%) de la nourriture que nous consommons aujourd’hui est importée. Le week-end dernier, la journaliste Marie Allard nous présentait dans La Presse un exhaustif portrait de la production alimentaire en Chine. De plus en plus d’aliments vendus au Canada sont produits en Chine où les coûts sont moindres. Les employés d’une des plus grandes usines d’exportation à Hangzhou, par exemple, sont logés dans des dortoirs et payés de 320$ à 480$ par mois, pour six jours de travail par semaine. Et comme le rappelle Zhan Su de l’Université Laval, « des problèmes tels que l’hygiène des usines, les produits pollués [par des pesticides, des engrais, des terres contaminées aux métaux lourds, etc.] et la salubrité des produits alimentaires sont généralisés à l’échelle nationale. »

Si les travailleurs agricoles québécois sont mieux traités et si les normes environnementales sont plus sévères ici qu’ailleurs dans le monde, l’agriculture reste au Québec une des principales sources de pollution des sols, de l’eau et de l’air. Alors qu’en Europe, en Australie et dans quelques états américains, les conditions d’élevage des animaux se sont améliorées, ici, les truies restent en cages de gestation et les poules pondeuses n’ont pas de perchoir. Sans doute pour une question de coûts…. Et pour les mêmes raisons, on refuse toujours de produire à grande échelle du poulet sans antibiotiques.

Dans The Value of Nothing, l’économiste Raj Patel estime à 200$ le coût que fait peser la production d’un hamburger sur l’environnement et la santé humaine : la société devra un jour payer pour l’assainissement des rivières polluées par l’épandage d’engrais et de pesticides, la  dégradation des sols et les maladies cardio-vasculaires qui sont liées à la consommation de viande. C’est pourquoi Patel affirme que la nourriture bon marché, c’est de l’escroquerie : « cheap food is cheat food ».

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La nourriture pas chère nous coûte beaucoup trop cher. À vouloir produire le plus de nourriture possible au plus bas coût possible, on tourne en quelque sorte la manivelle d’un engrenage qui nous emporte. Veut-on vraiment continuer de produire et de consommer de la nourriture au plus bas prix possible, coûte que coûte ? Si on a les moyens d’agrandir notre télé aux deux ans et de se payer des forfaits de téléphone intelligents qui frôlent les trois chiffres, on a peut-être aussi les moyens de mieux manger ?

 

AJOUT
Parce qu’il clarifie tout ça bien mieux que moi, voici Raj Patel et son burger à 200$

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