« Il n’y a pas d’argument rationnel pour manger de la viande »

Il y a quelques semaines, j’accordais une longue entrevue à Alberto G. Palomo du magazine espagnol EcoAvant, en marge de la parution de Comer con Cabeza, la traduction de Je mange avec ma tête. En voici la version française.

Q: Comment peut-on être éthique dans notre alimentation? Est-ce que tout geste qu’on pose est d’ordre moral?

Élise Desaulniers: L’éthique est une branche de la philosophie qui s’intéresse à des questions comme “Quelle est la meilleure façon de vivre” et “Quels gestes sont bons ou mauvais dans des circonstances précises?” Tous nos gestes ont des conséquences sur d’autres êtres humains, sur des animaux et sur la planète, et dans cette optique, chaque geste que nous posons a une composante morale. Quand nous parlons d’alimentation, les préoccupations les plus communes sont celles des conséquences environnementales, des droits des travailleurs, des limites de ravitaillement pour les autres, ainsi que la façon dont on traite et tue les animaux. Une manière plutôt simple de répondre à la question de comment on peut être éthique dans notre alimentation, c’est de se demander comment on peut minimiser les conséquences négatives de nos choix alimentaires.

 

Q: Concernant la façon dont on traite les animaux: comment peut-on faire pour retourner aux fermes familiales, ou pour trouver des moyens alternatifs de produire de la viande?

ÉD: Je ne pense pas les fermes familiales (ou les plus petites fermes) changent grand chose pour les animaux. En fait, je ne pense pas qu’il y ait de façon éthique d’élever des animaux pour les manger. Est-ce que c’est vraiment davantage éthique de tuer un animal qui a eu une vie heureuse plutôt que de tuer un animal élevé dans un contexte industriel? C’est un peu mieux, certes. Mais au final, vous mettez prématurément fin à la vie d’un être sentient qui a tout intérêt à continuer de vivre…

Chose certaine, il nous faut absolument diminuer notre production de viande, de façon drastique. Pas migrer vers la production dans de petites fermes. Les études nous ont indiqué que si tous les bovins élevés sur le sol américain étaient dressés en pâturage, ça prendrait la moitié du territoire des États-Unis. Entre temps, 70% des terres agricoles sont utilisés pour la production animale, alors qu’il y aura bientôt 10 milliards de bouches à nourrir. Tandis qu’un demi-hectare de territoire cultivé pouvait nourrir 2,3 personnes en 1960, il faudra que ce même espace puisse nourrir 5,6 personnes en 2020. Le future des fermes, ce n’est pas de faire pousser de la nourriture pour alimenter les animaux que nous allons manger. C’est faire pousser de la nourriture pour nourrir des humains, directement.

 

Q: Y a-t-il du progrès en matière d’étiquetage dans le monde? Pourquoi est-ce si difficile d’être transparent ou bien d’adopter un standard international?

ÉD: Je pense qu’il y a un peu de progrès. Il y a eu des cas très médiatisés de fraudes liées à la nourriture en Asie, en Europe et en Amérique du Nord récemment, et les consommateurs exigent davantage de transparence. La demande croissante pour de la nourriture bio et locale par des personnes issues classes moyennes est un bon signe. Mais les multinationales n’ont aucun intérêt à être plus transparentes, et cela ne semble pas être une grande priorité pour les gouvernements non plus. C’est le cas de la nourriture, mais ça s’étend pour tous les biens de consommation. Je ne vois pas comment nous pouvons arriver vers davantage de transparence sans faire tomber tout le système..

 

Q: Où l’impact est-il le plus grand, sur terre ou dans la mer? Quelles espèces ont disparu à cause de nos habitudes alimentaires?

ÉD: Question difficile. Je ne pense pas qu’il y ait eu d’études comparatives sur la question. La moitié des terres arable a disparu dans les 150 dernières années, alors que le réchauffement climatique a des conséquences énormes sur la vie marine. D’ici 2050, la disparition d’habitats naturels essentiels comme les récifs de corail et les palétuviers devraient mener à des pertes significatives. L’activité humaine est responsable pour la diminution de la biodiversité mais il est difficile de distinguer les conséquences de nos choix alimentaires des conséquences liées à nos autres activités. Ceci dit, nous savons que l’utilisation de pesticides a mené à la disparition d’éphémères et de libellules, et plusieurs autres espèces en Amazonie sont menacées à cause de la déforestation, conséquence directe de nos choix alimentaires.

 

Q: Est-il pire de manger du poisson avec des microplastiques ou provenant de fermes de poissons?

ÉD:: Les deux sont problématiques, à mon avis. Les poissons sont des êtres sensibles qui veulent vivre. Pêcher nuit à la biodiversité marine et les fermes de poissons contribuent de façon significative à la pollution de l’eau. De nombreux experts s’accordent pour dire que nous devons réduire notre consommation de poissons lorsque nous avons accès à d’autres protéines et que nous pouvons chercher nos oméga 3 dans des sources végétales.

 

Q: Y a-t-il un moyen raisonnable de défendre la consommation de viande?

ÉD: Je travaille sur ces questions depuis de nombreuses années et je n’ai pas encore trouvé d’argument rationnel pour défendre la consommation de viande. En pratique, je pense que la viande représente la seule source de protéine pour nombre de gens qui ne semblent pas avoir d’autres choix pour le moment. Pour ces gens-là, il pourrait être éthique de manger de la viande. Ils n’ont tout simplement pas d’alternatives.

 

Q: Est-ce possible de défendre les OGM? Que pensez-vous du riz doré ou du coton anti-épidémies?

ÉD: Je pense qu’il y a eu beaucoup de désinformation à ce sujet et que nous avons tendances à mélanger des notions importantes dans tout ce débat. On peut être en désaccord avec Monsanto, mais admettre que les OGM permettent de sauver des vies, tout en augmentant le rendement en termes de production alimentaire dans une perspective écologiste. Le riz doré peut vraiment sauver des vies. Je n’en connais pas assez sur le coton contre les épidémies mais toutes les options devraient être évaluées de façon pragmatique.

 

Q: Comment mesurer l’empreinte écologique des fruits, des légumes et de la nourriture en général?

ÉD: Il existe de nombreux moyens d’analyser l’empreinte écologique de notre alimentation, mais je pense que le critère premier devrait être l’émission totale de CO2 (et des gaz à effet de serre) : notre priorité absolue devrait être la lutte contre les émissions des gaz à effet de serre. Évaluer la quantité de gaz à effets de serre émis lors de la production de la nourriture jusqu’à sa consommation est une bonne façon de guider nos choix alimentaires. Par exemple, produire 1kg de boeuf génère en moyenne 27kg de CO2 alors que produire 1kg de lentilles n’en génère que 0,9kg. Nous essayons souvent de manger local pour réduire l’empreinte écologique de nos choix alimentaires mais le transport ne compte que pour 10% des émissions de gaz à effet de serre.

 

Q: Que pensez-vous d’initiatives comme “Yes we good” au Danemark, ainsi que d’autres entreprises similaires vouées à réduire le gaspillage alimentaire?

ÉD:Toute initiative vouée à réduire le gaspillage alimentaire est louable. Près de 50% de la nourriture que nous produisons est destinée à la poubelle et il s’agit d’une aberration honteuse. Mais il faut faire attention. Au Canada, une chaîne de supermarchés a lancé une marque de nourriture “laide” en utilisant d’abord les pommes de terres… j’ai l’impression qu’il pourrait surtout s’agir d’une initiative marketing, d’un emballage renouvelé, tout simplement. Nous devons penser la réduction alimentaire sur toute la ligne: dans les champs, dans les supermarchés, lors de la transformation et à la maison.

 

Q: Et finalement: pensez-vous que les gens sont de plus en plus conscients de leurs choix alimentaires (en prenant par exemple la popularité de livres comme Eating Animals de Jonathan Safran Foer ainsi que d’autres auteurs intéressés la question)?

ÉD: Je pense que de plus en plus de gens sont conscients de ce qu’ils mangent. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la question, il y a 7-8 ans, je ne trouvais pas d’alternatives aux produits animaux et aux produits laitiers si facilement et j’étais la seule végane au bureau. Aujourd’hui, je trouve de la bonne bouffe végane partout où je vais. Les gens qui critiquaient mes choix alimentaires me demandent maintenant des conseils et des recettes. De nombreux états ont aussi commencé à prendre au sérieux l’impact environnemental de notre nourriture dans leurs guides alimentaires. Il y a quelques années en France, où la viande est sacrée, seulement 4% de la population voulait être végétarienne. Aujourd’hui, 10% d’entre eux réfléchissent à un régime à base végétale. Le monde change rapidement, grâce aux auteurs prolifiques et aux documentaires consacrés à ce sujet.

Photo d’entête : porcelets dans une ferme de Finlande, Jo-Anne Mc Arthur, We Animals.

 

 

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