Tout ce qu’on fait, on le fait pour elles

Ce printemps, ça fera six ans que “Vache à lait” a été publié dans sa version originale québécoise. Je l’ai adapté, il a été traduit. Au cours des dernières années, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur la question des vaches: de l’impact de la production laitière sur l’environnement jusqu’aux enjeux de santé (même si ça ne m’intéresse pas trop; pas le choix, le sujet revient tout le temps). J’en ai parlé des dizaines de fois devant plein de groupes différents, participé à des colloques, donné plein d’entrevues. Je pensais que c’était rodé. Que je pouvais parler des vaches sur le pilote automatique, sans trop me préparer. Je pensais ça jusqu’à vendredi dernier. Quand je me suis retrouvée complètement démunie devant un groupe d’étudiant.es et de militant.es à l’Université Ryerson à Toronto.

L’événement, organisé par Toronto Cow Save, était précédé d’une vigile près de l’abattoir St Helens Meat Packers Ltd. Pour être parfaitement honnête, si mon nom n’avait pas été mentionné dans l’événement Facebook, j’aurais sûrement préféré passer mon avant-midi au chaud, à vider ma boîte de courriels. Il faisait particulièrement froid. Je n’avais pas envie de me geler les pieds à regarder passer des camions remplis de vaches qui vivent leurs dernières heures. Je suis pourtant admirative devant le travail de Anita Kranjc et du Save movement – j’ai une photo d’elle dans ma chambre et j’en parle dans toutes mes présentations. Mais une vigile, je pensais que ce n’était pas fait pour moi.

Le Save Movement est né à Toronto en 2010. Chaque matin en promenant son chien Mr Bean, Anita Kranjc croisait des camions qui amenaient des cochons dans un abattoir. Dans les mois qui ont suivi, des vigiles ont commencé à avoir lieu sur une base régulière, devant l’abattoir. Les militants et militantes, toujours plus nombreuses et nombreux, étaient simplement là pour témoigner, “to bear witness”. Le mouvement s’est élargi. Des vigiles ont commencé à avoir lieu devant des abattoirs de volaille et de vaches. En 2015, les actions pacifistes du Save Movement ont commencé à faire la une des journaux partout dans le monde. Anita et d’autres activistes donnaient de l’eau à des cochons complètement déshydratés – on était en plein mois de juillet. Le chauffeur du camion a débarqué, il leur a demandé d’arrêter. Anita lui a répondu par un verset de la Bible : «s’ils sont assoiffés, donnez-leur de l’eau». Le lendemain, le propriétaire des cochons a déposé une plainte pour méfait. Le cas a été porté en cour et Anita a été acquittée en 2017.

Aujourd’hui, plus de 600 groupes se réunissent devant des abattoirs partout dans le monde.

Je suis arrivée un peu en retard à cette première vigile, après une longue balade de tramway sur St-Clair. Lorsque j’ai débarqué à Gunns Loop, le train était vide. J’ai vite rejoint un petit groupe de militantes et militants chaudement vêtu.es. Au premier regard, c’était évident que le groupe était bien rodé. Louise, l’organisatrice, avait des “feet warmer” pour tout le monde. Un vigile se tenait au bas de la rue et allait siffler pour nous avertir de l’arrivée d’un camion. Il y avait des affiches pour tout le monde et l’accueil chaleureux contrastait avec le froid polaire.

Les présentations étaient à peine terminées qu’un coup de sifflet retentit. Un camion s’en venait. Nous allions avoir deux minutes pour nous en approcher et un autre coup de sifflet signifierait qu’il serait temps de se reculer. Les gardiens de sécurité sont habitués à la présence de Toronto Cow Save. Ça fait maintenant partie de leur quotidien.

Le camion qui s’est arrêté devant nous ressemblait à ceux que j’ai vus des dizaines de fois sur l’autoroute. Une grande boîte de métal avec des trous rectangulaires qui laissent entrevoir des bouts de pattes et des museaux. Des dizaines de vaches entassées les unes sur les autres. J’ai été surprise par leur silence. Si on entend souvent les vaches meugler dans les étables, elles étaient muettes ce matin-là.

J’ai hésité puis je me suis approchée. La proximité des bêtes manifestement effrayées me faisait peur. Mais voir les autres activistes mettre leurs mains et caresser les bouts de corps qui s’offraient à eux m’a donné confiance. Je me suis mise sur la pointe des pieds, j’ai d’abord approché mon téléphone pour mieux voir à l’intérieur, puis une main. Le museau d’une grande brune est venu se coller. Je n’ai pu faire autrement que chuchoter “je m’excuse”. Au même moment, des larmes commençaient à me remplir les yeux. Sifflet. C’est le temps de reculer. Et de regarder le camion aller se stationner devant l’abattoir.

Mariah s’est approchée de moi et m’a pris dans ses bras, sans rien dire.

Quelques minutes plus tard, un autre coup de sifflet. Un autre camion. D’autres regards terrifiés. Et ça s’est poursuivi comme ça pendant plus d’une heure.

 

Dans le Uber qui nous ramenait au centre-ville, je sentais à peine mes pieds complètement gelés et j’étais incapable de parler. Je pensais à celles à qui je venais de dire au revoir, à celles qui allaient mourir dans les prochaines heures, je n’avais rien pu faire pour elles. Je pensais à ces regards qui avait croisé le mien, pour qui j’avais été complètement inutile.

Mes pieds ont fini par se réchauffer. Je me suis retrouvée devant ce groupe dans une belle salle de l’Université Ryerson. Mais je ne pouvais toujours pas parler et je ne savais plus quoi dire ni pourquoi je faisais ça. J’ai suivi mes diapos sans trop de passion, et j’ai mis mes hésitations sur le dos de la langue seconde. Ça été ma pire présentation à vie. Erin Janus a fait la sienne, elle était aussi lumineuse que dans son vidéo “Dairy is scary”. Ensuite on est parties chacune de son côté et j’ai pris mon train pour rentrer à Montréal.

Deux jours plus tard, je suis toujours aussi bouleversée. Je repense à ces yeux. Au silence dans le camion. À toutes celles qui sont mortes, à mon impuissance. Je ne sais pas trop ce que je dois en tirer comme conclusion, si ce n’est qu’au-delà du guide alimentaire, des recettes véganes et tout ça, il ne faut vraiment pas oublier que tout ce qu’on fait, on le fait pour elles.