Pourquoi je suis végane

Dans quelques jours, 700 personnes sauteront dans un premier défi végane québécois. Le programme est inspiré de celui du « 21 day vegan kickstart » du Physician Comitee for Responsible Medicine, traduit en 5 langues et suivi par de nouveaux groupes à travers le monde chaque mois.

Je dis souvent qu’adopter une alimentation végétalienne, c’est comme apprendre une nouvelle langue. Il y a des trucs de base qu’il faut maitriser avant de faire des phrases (ici, préparer des repas les doigts dans le nez) et  ça prend un peu de pratique pour retrouver ses repères. C’est pourquoi tout au long du programme, les participantEs recevront recettes, listes d’épicerie et conseils nutritionnels. Trois semaines, c’est pas très long. Mais peut-être juste assez pour découvrir un nouveau répertoire, de nouveaux agencements et réaliser que c’est tout à fait possible, facile et agréable de se nourrir sans protéines animales.

Les bienfaits d’une alimentation végétalienne ne font plus de doute. Mais pour un très grand nombre de participantEs, la première motivation est d’ordre éthique. On adopte moins le véganisme pour se faire du bien que pour faire du bien.

Éviter de causer de la souffrance inutile

C’est mon cas. Je suis devenue végétarienne et quelques mois plus tard végane après avoir lu un petit essai de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer sur l’éthique animale. Sans rentrer dans les grandes théories morales, c’est à ce moment que j’ai compris  que mes comportements étaient « spécistes ». Depuis Darwin, il est admis qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les humains et les autres espèces animales : notre espèce diffère des autres en degrés et non pas en nature. Pourtant, un très grand nombre d’animaux sont traités comme de simples moyens de production, dominés, exploités et abattus, pour la simple raison qu’ils ne sont pas des homo sapiens.

On adopte moins le véganisme pour se faire du bien que pour faire du bien.

Le spécisme, c’est cette discrimination fondée sur l’espèce et qui conduit à mépriser les intérêts des animaux non humains. Le concept est apparu dans les années 70 par analogie avec ces autres discriminations moralement arbitraires que sont le racisme et le sexisme. Le terme a été popularisé par le philosophe Peter Singer dans son fameux livre Animal Liberation (1975). Le mouvement antispéciste est donc un mouvement pour la justice qui refuse de voir l’appartenance à une espèce comme un critère moral suffisant.

C’est plutôt la capacité de souffrir (ou l’intérêt à avoir une vie satisfaisante), qui devrait déterminer les bornes de notre considération morale. Une chaise n’a pas d’intérêt à ne pas recevoir de coups de pied. Une truie, en revanche, a intérêt à ne pas passer sa vie coincée dans une cage et à ne pas être abattue. Lorsque je mange du bacon, je fais passer mon plaisir gustatif avant l’intérêt d’un individu capable de vivre et de souffrir. En d’autres mots, je cause de la souffrance inutile. Un bol du dragon garni de tempeh causera toujours moins de souffrance qu’une entrecôte tout en procurant son lot de plaisir gustatif !

Et les oeufs ? Et le fromage ? Et la viande provenant de petits élevages ?

Si je suis devenue végétarienne avant d’être végane, c’est que j’avais à quelque part l’intuition que manger des oeufs et du fromage était quand même moins pire que de manger de la viande. Rapidement, je me suis quand même tournée vers les produits bio, réputés sans souffrance. Pourquoi? Peut-être parce que j’étais prête à changer, mais pas trop. Le véganisme pratiqué par certains de mes amis me semblait aussi un peu extrême et je n’étais pas certaine de vouloir aller jusque là.

J’avais tout faux. Il y a une citation du juriste américain Gary Francione que je reprends dans Vache à lait  et que j’aime beaucoup : « Il y a probablement plus de souffrance dans un verre de lait ou un cornet de crème glacée que dans un steak ». On pourrait dire la même chose d’une omelette et d’une poitrine de poulet.

Comme tous les autres mammifères,  une vache doit donner naissance pour fournir du lait. Peu importe le type d’élevage, le veau sera séparé de sa mère après quelques heures, ce qui n’est pas sans causer stress et souffrance. Les mâles seront vendus et engraissés pour faire de la viande de veau. Les femelles deviendront d’autres vaches laitières. La vie d’une vache, c’est une suite de gestation et de mises bas. Lorsque sa productivité diminue au bout de quatre ou cinq ans, la vache est envoyée dans un encan puis dans un abattoir pour devenir du boeuf haché. La filière viande et la filière lait, c’est donc la même chose. D’ailleurs, l’Inde qui est le pays où on trouve le plus de végétariens, est aussi le plus gros exportateur de viande au monde.

« Il y a probablement plus de souffrance dans un verre de lait ou un cornet de crème glacée que dans un steak »
Gary Francione

Et les oeufs ? Les poules dans les élevages bio sont élevées dans de grands entrepôts où elles ont un « accès » à l’extérieur, alors que leurs cousines des élevages traditionnel sont dans des cages. C’est quand même un peu moins pire, mais elle seront  abattues après 18 mois. Il faut aussi savoir que pour chaque poule pondeuse, un poussin mâle a été tué. En effet, on sait tous que les poussins mâles ne pondent pas d’œufs. Leur croissance étant trop lente pour l’industrie de la viande qui leur préfère d’autres espèces à chair, ils sont inutiles. Alors on les tue en les broyant dès leur naissance.

Pour certaines personnes, la solution serait de manger moins de viande, mais de la meilleure viande. Produite dans des petits élevages à l’échelle humaine. Dans les faits, même s’il existe des exceptions, ceux-ci sont souvent assez semblables aux élevages industriels. Les belles images de prés verts, le rappel qu’il s’agit de productions locales et les étiquettes « 100% naturel » servent surtout à nous déculpabiliser. Peu importe la vie qu’a eue l’animal, on la lui enlève pour notre simple plaisir gustatif. Il sera tué dès qu’il aura atteint le poids idéal. Nos intérêts passent toujours avant les siens.

Et les poissons alors?

Si j’ai facilement pu développer de l’empathie pour des truies ou des renards, j’ai eu un peu plus de mal avec les poissons : ils vivent loin de nous (dans l’eau), n’ont pas d’expression faciale  et on les imagine dépourvus d’intelligence, ne réagissant que par instinct. Pourtant, comme les autres vertébrés, les poissons possèdent des nerfs sensitifs et perçoivent la douleur. Lorsqu’on injecte du venin d’abeille dans la lèvre d’une truite, elle devient agitée et se désintéresse de la nourriture.

On ne peut pas concevoir percer un trou au palais d’un orignal, y accrocher une corde et le traîner accroché à un pick-up pendant quelques mètres pour le laisser mourir lentement sur l’asphalte. Ce serait de la cruauté gratuite. C’est pourtant l’équivalent du traitement qu’on inflige sans remords aux poissons lorsqu’on les pêche.

Le meilleur moyen de lutter contre le réchauffement climatique

Je me suis toujours intéressée aux luttes écologistes : l’énergie nucléaire (le sujet d’un exposé oral lorsque j’étais en 2e année!), les pluies acides,  les coupes à blanc, name it. Pourtant, ce n’est que tout récemment que j’ai compris à quel point mes choix alimentaires pouvaient avoir un impact important sur l’environnement.

Les chiffres sont sans équivoque. L’alimentation des végétaliens émet 7 fois moins de gaz à effet de serre que celle des omnivores. Adopter une diète sans viande ni fromage permet de réduire ses émissions de GES de 1,5 tonne par année. C’est bien davantage (50 %) que remplacer son auto par un modèle hybride, sans compter les économies en eau potable, la réduction des intrants chimiques et l’impact sur l’utilisation de terres agricoles.

Comment ça se fait ? C’est qu’en digérant, le bétail dégage naturellement une quantité importante de méthane, un gaz à effet de serre extrêmement puissant : sur une échelle de 100 ans, il serait 21 fois plus polluant que le gaz carbonique, mais sur une échelle de vingt ans (plus pertinente étant donné l’imminence des enjeux), il le serait 72 fois plus!

Mais ce n’est pas tout. En se décomposant, les déjections du bétail produisent encore du méthane ainsi que de l’oxyde nitreux. Il faut ajouter à cela l’épandage de fertilisants chimiques nécessaires à la production des céréales consommées par les bovins et la déforestation requise pour créer des « parcs d’engraissement » ou simplement pour libérer des terres agricoles (ce qui implique aussi une perte considérable de biodiversité). Or, puisque les arbres absorbent le gaz carbonique présent dans l’air, lorsqu’ils sont coupés, le carbone qu’ils avaient emmagasiné est libéré dans l’atmosphère en même temps que leur capacité d’absorption est réduite à zéro. Enfin, il ne faut pas oublier que la transformation de la viande et du lait et la cuisson de ces aliments sont, elles aussi, énergivores.

Adopter une alimentation végétalienne est probablement le geste individuel le plus efficace qu’on puisse poser pour préserver les ressources naturelles et lutter contre le réchauffement climatique

À l’heure actuelle, l’élevage accapare l’équivalent de 75 % des terres cultivées et constitue l’une des principales sources de réchauffement climatique et de déforestation en plus d’utiliser nos maigres ressources en eau potable. Cesser l’élevage au profit d’une agriculture végétale semble incontournable pour tenter d’éviter, ou à tout le moins de minimiser, la crise écologique à laquelle nous faisons face. Adopter une alimentation végétalienne est probablement le geste individuel le plus efficace qu’on puisse poser pour préserver les ressources naturelles et lutter contre le réchauffement climatique.

Bref, si je suis végane, c’est autant pour sauver des vies animales que pour préserver l’environnement. J’espère de tout mon coeur que les participantEs du défi végane découvriront avec autant d’enthousiasme que moi qu’il y a de bonnes raisons de devenir végane et de le rester.


Végétalien ou végane ?

Le terme « végétalien » s’applique avant tout à la pratique alimentaire alors que le véganisme exprime le refus global de toute exploitation animale, que ce soit pour l’alimentation, le divertissement, l’habillement ou les tests de laboratoire. À ce jour, la traduction française de « vegan » est aussi confuse que diverse. Avec un groupe de militantEs québécois, nous retenons la graphie épicène végane, de plus en plus utilisée et qui a fait son entrée dans Le Petit Robert 2015 et le dictionnaire Antidote.

Cinq pistes pour aller plus loin :

  1. « Pourquoi le véganisme » de Frédéric Côté-Boudreau (et pendant qu’on y est, son blogue au complet)
  2. Deux excellents articles de Pierre Sigler sur l’intelligence et la vie sociale des poissons
  3.  « Why Free-Range Meat Isn’t Much Better Than Factory-Farmed » de James McWilliams
  4. « Giving up beef will reduce carbon footprint more than cars, says expert » de Damian Carrington
  5. La conférence de Melanie Joy sur le carnisme (vidéo en anglais)
Publicités