La révolution végétarienne

Thomas Lepeltier est historien et philosophe des sciences. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Darwin hérétique (Seuil, 2007) et Univers parallèles (Seuil, 2010). Il vient de faire paraitre aux éditions Sciences Humaines La Révolution végétarienne, son premier ouvrage sur l’éthique animale et a accepté avec enthousiasme de répondre à mes questions. 

En décembre 2012, vous avez publié « Faut-il encore manger de la viande ? » dans Sciences Humaines. Était-ce votre premier texte sur la question ? Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux questions d’éthique animale ? Étiez-vous déjà végétarien au moment d’écrire cet article ?

J’ai commencé à m’intéresser véritablement à la question animale à partir de ma lecture du livre de Charles Patterson, Un Éternel Treblinka (trad. franç. 2008). J’en ai écrit un compte rendu positif pour Sciences Humaines, publié en mars 2008. Ce petit texte est donc le premier que j’ai écrit sur la question. Après la lecture de ce livre, j’ai diminué drastiquement ma consommation de produits d’origine animale (viande, lait, œufs). Mais je ne suis pas tout de suite devenu végétalien. Autant j’estimais que les arguments en faveur du végétalisme étaient très forts et qu’une diminution importante de la consommation de produit d’origine animale ne pouvait être qu’une bonne chose d’un point de vue éthique, autant je voulais être sûr qu’il n’existait pas de contre-arguments au bien-fondé du végétalisme avant de devenir véritablement végétalien. Je me suis donc mis à lire la « littérature » sur le sujet.

La bataille des arguments est gagnée. La cohérence et la justice sont du côté du végétalisme.

Or, plus je lisais, plus je me rendais compte de l’absence de contre-argument sérieux. Du coup, à force de lectures, je suis devenu convaincu que le végétalisme était la seule position cohérente pour quelqu’un qui ne veut pas que l’on soit cruel avec les animaux juste pour son plaisir. Il m’a donc fallu devenir végétalien, au nom de la cohérence et de la justice. Comme le sujet me tenait à cœur, j’ai ensuite voulu faire part de mes réflexions aussi bien à mon entourage qu’à un public plus large. D’où l’idée de l’article « Faut-il encore manger de la viande ? » dans Sciences Humaines, et ensuite de mon livre La révolution végétarienne.

Vous êtes docteur en astrophysique et chercheur en histoire et philosophie des sciences. Comment votre formation scientifique vous aide-t-elle à aborder les questions d’éthique animale ?

Difficile à dire. Je n’ai probablement pas assez de recul sur moi-même pour saisir comment ma formation et mon activité de chercheur en histoire et philosophie des sciences influencent mes réflexions sur l’éthique animale. Ce qui est certain, c’est que je ne vois pas de différence dans la façon dont j’aborde ces domaines de recherche. J’essaye d’y apporter la même rigueur, avec à chaque fois un mélange d’approche historique et d’approche logique.

Comment votre entourage a-t-il réagi à la publication de La révolution végétarienne?

Mon entourage a réagi de la même façon déprimante que ne le fait en général le reste de la population vis-à-vis de la question animale : à savoir par l’indifférence ou l’inertie. En dehors de quelques exceptions que je salue ici, la plupart des personnes de mon entourage soit n’ont pas l’intention de lire le livre (probablement par peur d’être remises en cause), soit, si elles l’ont lu, n’ont pas l’intention de devenir végétaliennes. Toutes reconnaissent que le sort des animaux de rente est abominable et aucune n’est venue m’opposer des arguments ou me dire que je me trompais dans mes raisonnements. Régulièrement, des personnes de mon entourage me disent même qu’elles sont d’accord avec mes idées, que j’ai raison, que mes arguments sont bons, mais — et ce « mais » revient très souvent — la plupart ajoutent qu’elles ne se voient pas devenir végétaliennes. Pourquoi ? C’est apparemment trop dur !

L’évolution de la morale, du sens de la justice et de la réflexion éthique fait que la société, pour être en phase avec elle-même, se doit d’abolir les abattoirs.

Il faudrait qu’elles changent leurs habitudes ! Elles n’ont pas envie de se distinguer de la société sur cette question et préfèrent se repaître de la souffrance animale plutôt que d’apparaître différentes ! C’est déprimant quand on pense que, pendant ce temps-là, des milliards d’animaux continuent à vivre et à mourir dans des conditions abominables, alors qu’il suffirait que ceux qui reconnaissent le bien-fondé du végétalisme fassent un petit effort dans sa direction et le fassent savoir autour d’eux — ce n’est quand même pas compliqué ! — pour que cette prise de position éthique ait un impact significatif sur la filière des produits d’origine animale !

Je pense que la plupart des végétaliens éthiques vivent la même chose. La bataille des arguments est gagnée. La cohérence et la justice sont du côté du végétalisme. Bien sûr, tout le monde n’en est pas encore convaincu et certaines personnes se cherchent toujours des excuses pour continuer à manger des produits d’origine animale. Mais, comme je l’expose dans le livre, les végétaliens n’ont aucun problème à montrer pourquoi, d’un point de vue logique, ces excuses ne tiennent pas la route. Toute personne un peu sensée, qui réfléchit à la question, le reconnaît. Malheureusement, en même temps, les végétaliens sont confrontés à l’inertie de la société. Il y a bien sûr la grande masse de ceux qui ne veulent pas regarder ce qui se passe dans les abattoirs, pas écouter les arguments en faveur du végétalisme et, d’une manière générale, pas réfléchir au triste sort des animaux. Mais, même parmi ceux qui reconnaissent que le végétalisme est la seule position cohérente, très peu veulent se bouger et dire ouvertement « non » aux « camps de concentration et d’extermination ». Alors le « grand massacre des innocents » continue ! Misère, misère, misère…

Qu’est-ce la révolution végétarienne ?

C’est un événement qui se caractérise par l’abolition des abattoirs. Il est l’éventuelle conclusion d’un processus historique qui est actuellement en train de conduire une portion croissante de la société à abandonner toute consommation de produits d’origine animale. Voilà ce qu’est la « révolution végétarienne » dans son essence. Maintenant, la grande question est bien sûr de savoir si cette révolution va se produire. Il va de soi que je n’en sais rien. Je ne suis pas prophète. Mais, dans mon livre, en parlant d’une révolution végétarienne à venir, j’ai voulu montrer que le processus historique est bien en cours. L’évolution de la morale, du sens de la justice et de la réflexion éthique fait que la société, pour être en phase avec elle-même, se doit d’abolir les abattoirs. Mais, par lâcheté et hypocrisie, il se peut qu’elle ne le fasse pas. Ce serait très triste pour ces milliards d’animaux que, chaque année, elle fait terriblement souffrir sans nécessité.

Nous percevons que le monde anglo-saxon est plus ouvert au végétarisme que les francophones. Vous habitez au Royaume-Uni : partagez-vous cette impression ? Comment l’expliquer ?

C’est vrai : la société britannique est plus ouverte au végétarisme que la France (je ne connais malheureusement pas la situation au Québec). Il y a deux grandes raisons à cela. D’abord, le Royaume-Uni a été à l’avant-garde des mouvements de protection des animaux et une réflexion sur l’éthique animale s’y est développée bien avant que la France ne s’y mette. Il y a donc depuis longtemps davantage de végétariens ; ce qui leur a permis de se faire une petite place dans la société. Ensuite, le Royaume-Uni est un pays plus tolérant vis-à-vis des différences, par exemple, comportementales, vestimentaires ou religieuses que la France. Quelqu’un qui mange différemment que la grande masse de la population sera donc bien mieux accepté qu’en France, pays plus dogmatique, où tout le monde est plus ou moins censé se conformer à la norme.

Maintenant, la situation est loin d’être idéale. D’abord, le végétalisme (ou veganisme) n’est pas aussi bien accepté que le végétarisme. Une personne végétalienne fait toujours figure d’extrémiste.

De nos jours, la cruauté envers les animaux est déjà interdite par la loi. Il suffirait donc d’appliquer rigoureusement la loi pour que l’on mette fin au « grand massacre des innocents ».

Ensuite, le Royaume-Uni a tendance à s’endormir sur ses « lauriers ». Le pays étant à l’avant-garde de la protection animale dans le monde, les Britanniques ont un peu l’impression d’avoir réglé les problèmes d’éthique animale. Ce qui est loin d’être le cas, bien sûr. Et ce ne sera d’ailleurs pas le cas tant que les abattoirs ne seront pas abolis. Aussi ne serais-je pas surpris que la « Révolution » vienne d’un pays qui a du retard sur la question du végétarisme, comme la France, mais où il y a de nos jours, pour cette raison même, peut-être davantage de mouvements contestataires. Les Britanniques ont aboli l’esclavage avant les Français. Peut-être que les Français aboliront les abattoirs avant les Britanniques !

En France comme au Québec, des dizaines de milliers de personnes ont signé des manifestes pour un changement de statut juridique des animaux, actuellement considérés comme des choses. Croyez-vous ce changement législatif possible ? Quel statut faut-il souhaiter pour les animaux non-humains ?

Je pense que des changements juridiques vont prochainement être opérés. Là aussi, il y a une dynamique. De plus en plus de « personnalités » et d’individus s’y déclarent favorables. Alors, cela devrait se faire. Mais, si on se contente de créer pour les animaux une autre catégorie juridique, entre les « biens » et les « personnes », cela ne va pas changer grand chose. Par exemple, l’Allemagne a déjà attribué aux animaux un statut qui les distingue des choses ; or la situation des animaux dans ce pays n’est guère meilleure qu’en France.

L’élevage traditionnel est très utile à l’élevage industriel puisque, grâce à lui, les consommateurs qui font vivre le second ne sont pas incités à se remettre en cause étant donnée qu’ils se donnent bonne conscience en achetant de temps en temps auprès du premier..

Il faut donc se demander si on ne pourrait pas accorder aux individus de certaines espèces (notamment aux animaux dits « sensibles ») le statut de « personne ». Il y a, sur ce sujet, tout un champ de réflexion à entreprendre.

Mais, à côté de cette réflexion sur le statut de l’animal, il me paraît tout aussi important, si ce n’est plus, d’œuvrer à rendre le droit actuel un peu plus cohérent. Par exemple, en France, selon le Code Pénal, tout « acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité » peut être « puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende ». Comment faire pour que cette loi soit appliquée ? Comment faire pour condamner ceux qui arrachent les veaux à leur mère ? Comment faire pour condamner ceux qui fracassent le crâne des porcelets sur le sol ? Comment faire pour condamner ceux qui broient les poussins mâles ? Comment faire pour condamner ceux qui enferment toute leur vie des poules dans des cages minuscules ? Comment faire pour condamner ceux qui chaque année tranchent la gorge à des millions de poules, cochons et vaches ? Comment faire pour condamner, pour recel, ceux qui achètent des produits obtenus suite à ces actes de cruauté, c’est-à-dire comment faire pour condamner les consommateurs de produits d’origine animale ? Bref, au-delà de cette question du statut juridique, il est urgent de donner de la cohérence au droit actuel. De nos jours, la cruauté envers les animaux est déjà interdite par la loi. Il suffirait donc d’appliquer rigoureusement la loi pour que l’on mette fin au « grand massacre des innocents ».

Vous êtes très critique devant l’élevage « à petite échelle » et « humain ». Pourquoi ? Comment convaincre la population que « bien traiter » les animaux n’est pas une solution viable ?

Je ne suis pas plus critique vis-à-vis de l’élevage traditionnel que vis-à-vis de l’élevage industriel. Les deux sont contestables ; le second l’est même davantage. Mais l’élevage traditionnel a le grand défaut de servir d’alibi à tout ce secteur de l’alimentation. Il faut bien comprendre que personnes ne défend l’élevage industriel en soi, si ce n’est les industriels eux-mêmes et les hommes politiques qui pensent uniquement en termes d’emploi. Ainsi, à chaque fois que l’on critique les conditions actuelles des animaux dans les élevages, les défenseurs de l’alimentation qui en provient vont dire que le problème est dû à élevage industriel, pas à l’élevage traditionnel.

La moralité n’est pas uniquement affaire de sentiment. Ce n’est pas parce qu’on ne ressent pas de gêne qu’il n’y a pas de problème moral ou éthique.

Ce dernier serait respectueux des animaux. De plus, ces défenseurs de l’alimentation à base de produits d’origine animale vont souvent se dédouaner de leur responsabilité dans le grand massacre des animaux en prétextant qu’ils achètent du « bio » ou du « local ». Or cette position est fallacieuse pour deux raisons.

D’abord, ceux qui disent se fournir auprès de l’élevage traditionnel ou bio continuent, à quelques exceptions près, à s’alimenter en grande partie avec des produits d’origine industrielle : par exemple, ils vont peut-être acheter un poulet bio une fois par semaine mais, à côté de cela, ils vont acheter du beurre, des yaourts, du fromage et autres produits d’origine animale provenant du secteur industriel ; sans parler de toutes les fois où ils vont « dîner en ville » et où on leur sert la plupart du temps des produits d’origine animale provenant de ce secteur industriel. Au bout du compte, tout en déplorant les conditions de l’élevage industriel, ils continuent à faire vivre ce secteur par leurs deniers. Ils sont donc directement responsables, pour ne pas dire complices, de cette abomination qu’est l’élevage industriel. En ce sens, l’élevage traditionnel est très utile à l’élevage industriel puisque, grâce à lui, les consommateurs qui font vivre le second ne sont pas incités à se remettre en cause étant donnée qu’ils se donnent bonne conscience en achetant de temps en temps auprès du premier.

Ensuite, comme je le montre en détail dans le livre, l’élevage traditionnel et l’élevage bio sont eux aussi cruels. Même s’ils font moins souffrir les animaux que ne le fait l’élevage industriel, ils les font quand même souffrir. Rien que pour cela, ces modes d’élevages sont condamnables. Là encore, beaucoup de gens ont tendance à se voiler la face à ce sujet. D’ailleurs, comment parler de respect des animaux quand toute la finalité de l’entreprise est de leur planter un couteau dans la gorge pour les manger ? Je sais bien que beaucoup de personnes disent ne pas voir de problème au fait de tuer un animal pour le manger s’il a bien vécu. Mais, là encore, comme je le montre dans le livre, il faut bien comprendre que la moralité n’est pas uniquement affaire de sentiment. Ce n’est pas parce qu’on ne ressent pas de gêne qu’il n’y a pas de problème moral ou éthique. Les esclavagistes non plus ne voyaient pas de problème au fait de mettre les Noirs en esclavage. Pourtant, cette pratique était une abomination. Il en est de même avec la pratique qui consiste à tuer les animaux, ou à les faire tuer par quelqu’un d’autre, juste pour le plaisir gustatif que cela va apporter. C’est une pratique cruelle qui n’a pas de justification, alors même que toute l’évolution de la société nous conduit à rejeter les actes de cruauté gratuits. En ce sens, la consommation de produits d’origine animale est indéfendable moralement. Ce n’est pas une question de sentiment, mais de logique. Or, là encore, l’élevage traditionnel, avec sa publicité mensongère de la « viande heureuse », perpétue la confusion des esprits. D’où mes critiques à son encontre.

En publiant La révolution végétarienne et en vous impliquant dans les débats publics, vous êtes devenu militant. Est-ce un rôle que vous avez envie de continuer de jouer ? Parallèlement, avez-vous d’autres projets d’écriture en cours ?

Je ne me définis pas comme un militant. J’ai un grand respect pour ceux qui militent en faveur d’une bonne cause. Mais, pour moi, être militant, c’est participer à des actions de sensibilisation, organiser des pétitions, manifester dans la rue, éditer des tracts, etc. Ce que je fais très peu, certainement trop peu. De même, je dirais que mon livre n’est pas militant. J’entends souvent dire qu’il l’est mais, à mon avis, il y a erreur de catégorie. Cela revient implicitement à ramener la question du végétalisme à une question d’opinion, que l’on pourrait avoir ou pas. De la même façon que, en politique, il y a des gens de droite et des gens de gauche, il y aurait des végétaliens et des consommateurs de produits d’origine animale, chacun ayant des points de vue légitimes à défendre. Ce serait en quelque sorte une question de choix personnel. Or la question du végétalisme n’est pas de cet ordre.

Quand je montre que la fabrication de produits d’origine animale est cruelle (parfois même très cruelle) et que ceux qui continuent à consommer ces produits sont complices de cette cruauté, je ne fais pas du militantisme : je déroule une argumentation logique.

Elle est, comme je l’ai dit plus haut, une question de cohérence. Si j’écrivais un livre de mathématique où je montrerais que « 2 +2 = 4 », on ne dirait pas que je fais du militantisme. On dirait que je fais œuvre d’éducation. Avec le végétalisme, c’est pareil. Quand je montre que la fabrication de produits d’origine animale est cruelle (parfois même très cruelle) et que ceux qui continuent à consommer ces produits sont complices de cette cruauté, je ne fais pas du militantisme : je déroule une argumentation logique.

J’ai bien sûr d’autres projets d’écriture. Je continue mes recherches en histoire et philosophie des sciences. J’ai d’ailleurs un livre sur l’histoire de la cosmologie qui va sortir très prochainement, La face cachée de l’Univers. Concernant l’éthique animale, mes réflexions se portent actuellement sur la vivisection. La question est de savoir si, dans ce domaine de production de connaissances, on ne se retrouve pas dans une situation similaire à celle de la production de produits d’origine animale. Y a-t-il des justifications à la vivisection ? Est-ce juste une entreprise cruelle, qui permet à des scientifiques de faire carrière, mais qui ne sert à rien pour la santé publique, voire qui est lui nuisible ? Ou, dans le cas où elle aurait une utilité pour l’être humain, est-elle pour autant morale ? Voilà les questions sur lesquelles je réfléchis actuellement et à propos desquelles j’espère publier un jour.

Publicités