C’est dans notre culture!

On ne mange pas seulement pour survivre. La cuisine fait partie de notre culture, de notre identité. Quand je décide de remplacer la tourtière par un pâté de millet et que je refuse de mettre du lard dans mes patates, suis-je en train de renier tout ce que mes ancêtres ont construit, ce qui me lie à ma nation ? Est-ce que priver ses enfants de dinde est aussi condamnable que de les éduquer en anglais sans jamais leur faire écouter Moi mes souliers ?
Désirer conserver une tradition identitaire et culinaire peut être légitime. Il serait peut-être dommage que certaines recettes se perdent, car il se perdrait alors un certain type de savoir et d’expérience. On pourrait penser que le goût du boeuf bourguignon ou du poulet tandoori a une valeur qui dépasse le simple plaisir gustatif de ceux qui les consomment. Certains arguments en faveur de la chasse ou du maintien de la corrida sont du même genre. Il faut bien reconnaître qu’ils ont un certain poids.
Mais lorsqu’on se demande ce qu’on devrait faire, l’essentiel n’est pas d’avoir une raison. C’est de se demander si celle-ci est concluante en évaluant son poids relatif. Or, le fait qu’une pratique soit traditionnelle ne l’exempte pas d’un examen moral. Toutes les habitudes ou les coutumes ne méritent pas d’être conservées. Imaginons un esclavagiste américain du XIXe siècle. Ne pourrait-il pas, lui aussi, affirmer avec raison que posséder des esclaves fait partie de son identité de sudiste, que son père et son grand-père avant lui en possédaient ? Sans doute. Mais l’argument ne ferait pas de poids devant le droit des esclaves à disposer de leurs vies comme des hommes libres. De même, on ne peut regretter la coutume des duels en Angleterre ou des pieds bandés en Chine. D’un point de vue moral, il est toujours justifié de mettre fin à une tradition inacceptable.
Il faut donc se demander si la tradition « carnivore » mérite de survivre. Il peut exister de bonnes raisons de rompre certaines habitudes culinaires – et plus généralement, nos habitudes d’exploitation des animaux. On peut même le faire en voyant le progrès moral comme une noble tradition humaine. Depuis les luttes contre l’esclavagisme, le racisme, le sexisme et les inégalités sociales en général, jusqu’à celles contre l’exclusion des handicapés, de minorités sexuelles et même celles qui reconnaissent des droits à certains animaux (comme les grands singes ou les dauphins), il ne fait pas de doute que les choses s’améliorent. Étendre le cercle de la moralité, c’est aussi dans notre culture. Alors pourquoi la tradition de la dinde fourrée devrait-elle prévaloir sur la protection des plus faibles ? Les cultures évoluent. Qui sait si nos descendants ne considéreront pas un jour notre rapport aux animaux comme l’exemple même d’une coutume barbare ?
Inspiré du chapitre Un souper chez Sarah Palin (écrit avec Martin Gibert) dans Je mange avec ma tête
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