Les animaux n’hésiteraient pas à nous manger

« Mais pourquoi devrait-on se soucier des bêtes qui ne se soucient pas de nous? Croyez-vous qu’un requin affamé ferait la différence entre un méchant carnivore et un gentil végétarien ? Moi, je crois bien qu’il n’hésiterait pas à nous manger… « . C’est vrai. Alors pourquoi devrait-on se soucier des animaux alors qu’eux ne se soucient pas de nous?

Pourquoi devrions-nous respecter ceux qui ne nous respectent pas ? Peut-on avoir un devoir moral envers ceux qui n’en ont pas envers nous? L’intuition sous-jacente, c’est l’idée de réciprocité. C’est effectivement un fondement moral des sociétés humaines : je suis honnête avec toi parce que je veux que tu en fasses autant avec moi. J’enlève la neige dans l’escalier cette fois-ci, tu le feras à la prochaine tempête.

Ce qu’on appelle les théories du contrat social insistent beaucoup sur la réciprocité. Pour le philosophes anglais Thomas Hobbes, par exemple, si l’on doit accepter que la police restreigne notre liberté, c’est parce qu’elle nous le rend bien – améliorant notre sécurité. Les citoyens d’un État seraient ainsi les bénéficiaires d’un vaste réseau de services réciproques qui conduisent au bien de tous. C’est pourquoi chacun devrait être heureux de s’engager dans le contrat qui le lie aux autres, c’est-à-dire dans le contrat social.

Il est clair que les animaux ne respectent aucun engagement à notre égard : ils en seraient bien incapables. Notre contrat social n’est pas le leur. Mais la réciprocité n’est qu’un fondement de la moralité parmi d’autres. En effet, toutes nos attitudes d’attention, de respect ou de sollicitude ne sont pas dictées par l’attente d’un renvoi d’ascenseur. Nous sommes parfaitement capables de sentiments moraux à sens unique. C’est notamment le cas lorsque nous éprouvons de la compassion envers une personne malade : peu importe  ce qu’elle pense de nous ou ce qu’elle fera pour nous. C’est encore plus clair dans notre souci envers les générations futures : les petits-enfants de nos petits-enfants ne pourront pas nous rendre la pareille.

En éthique animale, cette question renvoie à ce qu’on appelle l’argument des cas marginaux.  En effet, tous les humains ne font pas partie du contrat social au même titre. Tous n’ont pas de devoir moraux. Qu’on pense, par exemple, aux bébés, aux personnes dans le coma ou aux handicapés mentaux. Ils n’ont aucun devoir envers nous – comment pourrait-il en être autrement ? En revanche, nous avons des devoir envers eux et la loi les protège. Ce sont des patients moraux*. L’argument des cas marginaux consiste donc à se demander pourquoi les animaux ne pourraient-ils pas être, eux aussi, des patients moraux. Répondre que nous leur devons rien justement parce que ce sont des animaux ne semble être qu’une nouvelle manifestation de notre spécisme**.

Aujourd’hui, de plus en plus de philosophes pensent que nous devrions accorder certains droits légaux au animaux –  comme pour les bébés ou les handicapés mentaux. À l’heure actuelle, le statut juridique des animaux ne diffère pas celui des choses et la vaste majorité des animaux ne sont toujours pas reconnus comme sujets de droit.***

*contrairement à un agent moral qui est actif, un patient moral est, par définition, passif : on ne peut lui attribuer la responsabilité morale de ses actes.
** Le spécisme est une forme de discrimination concernant l’espèce, mise en parallèle avec toutes les formes de domination d’un groupe sur un autre comme le racisme (discrimination concernant la race) ou le sexisme (discrimination concernant le genre).
***à ce sujet, voir un récent article du Monde, « Les animaux, êtres sensibles, sujets de droit »

Inspiré du chapitre Un souper chez Sarah Palin (écrit avec Martin Gibert) dans Je mange avec ma tête
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