Intuitions morales et saucisses instantannées

Cet extrait d’émission humoristique portugaise brésilienne a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. On est dans une épicerie où un sympathique démonstrateur propose aux clients de goûter un saucisson. Ils leurs montre ensuite d’où vient cette « saucisse instantanée » : il met le petit cochon vivant dans une boîte et tourne une manivelle… En voyant la saucisse fraîche sortir, les clients sont dégoûtés. Certains hurlent, d’autres recrachent le morceau de saucisse qu’ils étaient en train de savourer. Comment expliquer ces réactions ? Les clients ne savaient-ils pas avant de goûter que les saucissons viennent des cochons ?

Nos réactions émotives semblent plus fortes devant des scènes de violence directe, comme voir un cochon devenir un saucisson sous nos yeux que lorsque la scène nous semble impersonnelle et indirecte, lorsque le cochon est tué dans un abattoir. C’est probablement pourquoi Linda McCartney a écrit que « si les murs des abattoirs étaient transparents le monde entier serait végétarien » et que les campagnes de financement des organismes d’aide internationale tendent à mettre de l’avant des images et histoires réelles de « vrais » enfants affamés plutôt que des statistiques.

Dans un brillant texte, “If I look at the mass I will never act”: Psychic numbing and genocid, le psychologue Paul Slovic se demande justement comment il se fait que la plupart d’entre nous ferions de grands efforts pour sauver une personne dans le besoin qui serait devant nous mais restons indifférents devant la misère d’individus qui sont « un parmi tant d’autres ». Selon lui, ce sont les émotions souvent inconscientes qui motivent les actions. À partir du moment où il faut réfléchir et analyser, notre motivation à l’action est paralysée.

L’exemple du tramway 

En psychologie morale, on utilise fréquemment l’expérience du tramway pour tester les intuitions : imaginez que vous vous trouvez près d’une voie ferrée et remarquez qu’un tramway se dirige vers un groupe de cinq personnes, qui seront tuées s’il continue sa course. La seule chose à faire pour empêcher la mort des cinq personnes est de l’aiguiller sur une autre voie, où il ne tuera qu’une seule personne. Que feriez-vous ? Quand on leur demande ce qu’ils feraient dans cette situation, la plupart des gens sont d’avis qu’il faudrait dévier le tramway.

Dans un autre cas de figure, le tramway est toujours sur le point de tuer cinq personnes. Pourtant, cette fois, vous n’êtes pas près de la voie mais sur une passerelle au-dessus de celle-ci et vous n’êtes pas en mesure de manipuler l’aiguillage. Vous envisagez de sauter devant le chariot, donc de vous sacrifier pour sauver les cinq personnes en danger, mais vous ne faites pas le poids pour arrêter le tramway fou. Toutefois, un inconnu de taille imposante se tient près vous  lui. La seule façon d’empêcher la mort des cinq personnes est de le pousser de la passerelle, devant le tramway. En faisant cela, vous tueriez un inconnu, mais sauveriez les cinq autres personnes. Quand on demande aux gens ce qu’ils feraient dans cette situation, la majorité est d’avis qu’il ne serait pas correct de pousser l’inconnu.

Le philosophe Josuha Greeene a découvert que l’activité cérébrale des personnes devant prononcer un jugement moral sur des violations « personnelles », comme le fait de pousser un inconnu d’une passerelle (ou de mettre un cochon dans une boîte pour en faire un saucisson!), augmentait dans les zones associées aux émotions. Ce qui n’était pas le cas lorsque les sujets devaient se prononcer sur des violations relativement « impersonnelles », comme de manipuler l’aiguillage (ou acheter machinalement une saucisse).

Les émotions sont trompeuses!

Pourquoi en est-il ainsi ? On peut penser que pour une grande partie de notre histoire évolutionnaire, nous vivions en petits groupes au sein desquels la violence ne pouvait être infligée que « de près » et de façon personnelle, avec nos mains. Dans ce type de situation, nous avons développé des réactions intuitives immédiates fondées sur des émotions. Nous n’avons pas appris à réagir à la violence indirecte, récente dans l’histoire. Du coup, sauver des vies qu’on ne voit pas en donnant à Oxfam ou en cessant de manger de la viande nous demande encore trop de réflexion pour engendrer des réactions émotives.

On comprend donc un peu mieux d’où viennent nos intuitions morales et pourquoi les clientes du supermarché étaient soudainement choquées de voir un cochon devenir un saucisson alors qu’ils salivaient devant leur morceau de viande quelques secondes auparavant. Mais comme l’explique Peter Singer, même si nos intuitions morales sont universelles et s’inscrivent dans notre nature humaine, elles ne sont par justes pour autant. Au contraire, l’exemple du tramway devrait nous rendre plus sceptiques quant à la fiabilité de nos intuitions. Par conséquent, nous devrions penser par nous-mêmes et pas seulement écouter nos intuitions et pourquoi ne pas songer avec Slovic à mettre en place des mécanismes légaux et institutionnels pour contrer ces intuitions défaillantes…

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