La terre vue du sol

Solutions locales pour un désordre global

Présenté il y a quelques jours au FNC, Solutions locales pour un désordre global, prendra l’affiche au cinéma Parallèle de Montréal le 5 novembre. Le nouveau documentaire de Coline Serreau fait état d’initiatives d’agriculture alternative de partout autour du monde en nous présentant les témoignages d’agriculteurs, de militants et de penseurs qui luttent chacun à leur façon contre l’emprise des semenciers. Ils se nomment Pierre Rabhi, agriculteur écolo bien connu en France, Devinder Sharma, agronome indien ou Joao Pedro Stedile, activiste des paysans sans terre brésilien. Serreau fait le pari que ces idées et points de vue seront reçus comme autant de voies pour construire une agriculture plus saine.

Bien que le sujet m’intéresse au plus haut point, l’ensemble m’a paru un peu long, parfois laborieux, surtout au début où on attaque sans aucune nuance la naissance de la révolution verte et l’agriculture industrielle. En ne montrant que le point de vue des écologistes, des « petits » victimes des « gros », Serreau met en scène le clivage entre les bons et les méchant souvent présent dans le discours militant d’un Michael Moore ou de Greenpeace. Ce choix a pour fâcheuse conséquence de nous faire douter de chaque paroleet de bloquer tout dialogue. Mais Serreau le revendique complètement : «Les multinationales ont toute la parole, tout le temps, dit-elle. J’ai 1h50 et je ne leur donne même pas une seconde. J’assume totalement. Ce n’est pas du tout un film objectif. C’est un film militant. On les connaît par cœur, leurs arguments: l’agriculture industrielle serait la seule à pouvoir nourrir le monde… Il y a quand même un milliard d’affamés! Leurs résultats sont nuls. Les agriculteurs sont malades et les hôpitaux sont bourrés de cancéreux. Il y a un problème quand même, non?»

Ceci étant, Coline Serreau nous présente aussi des personnages attachants et charismatiques comme Claude et Lydia Bourguignon, un couple d’ingénieurs agronomes spécialistes de la terre qui nous parlent du sol comme on ne l’a jamais entendu. Les Bourguignon nous amènent dans les champs pour comparer des terres labourées et fertilisées mécaniquement avec des terres gérées biologiquement : cette simple démonstration vaut bien tous les discours entendus jusque là pour nous convaincre de la nécessité de revenir à une agriculture plus près de la nature. « Une terre vivante, expliquent-ils, est une terre qui fait des boules comme du couscous ». En contrexemple, ils nous montrent une terre fraîchement labourée, aux mottes épaisses, collante, brillante, solide comme du béton… « Elle sent le lisier de porc. La paille enfouie l’année d’avant ne s’est pas décomposée ». Quelques mètres plus loin, c’est la forêt. La terre est légère avec des fragments de racines et plein de petites bêtes, millepattes, collemboles, cloportes… de précieux auxiliaires qui en assurent l’oxygénation. On ne m’avait jamais présenté la terre de cette façon. J’en aurais pris encore davantage, me surprenant à regretter que tout le documentaire ne porte pas sur eux.

Malheureusement, Coline Serreau n’en est pas restée là et s’est sentie obligée d’ajouter une couche de féminisme aux métaphores un peu pénibles (la terre nourricière violée par les gros tracteurs du patriarcat).  Avec l’écologiste indienne Vandana Shiva, elle semble même croire que la nature serait mieux comprise et cultivée par les femmes. Ouf. C’est là que j’ai complètement décroché et pour remarquer que les images filmées par Coline Serreau manquaient peut-être autant de rigueur que le discours : cadrages douteux, lumière incertaines, zooms un peu inutiles. On peut aussi se demander pourquoi Coline Serreau n’aborde jamais la question de la production de viande, pourtant identifiée par les principaux chercheurs et militants comme une des causes principales des problèmes de l’agriculture moderne.

Bref, je suis sortie de Solutions locales pour un désordre global sur mon appétit, avec l’impression d’avoir vu défiler devant moi des plats qui auraient pu me séduire mais qui étaient simplement mal agencés, assaisonnés ou travaillés. Mais le film de Coline Serreau a tout de même le très grand mérite de nous amener chez les agriculteurs, dans les champs – en Inde ou en Ukraine – pour nous montrer que nos façons de faire peuvent et doivent évoluer. Et qu’il existe, effectivement, des solutions locales au désordre global.

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Solutions locales pour un désordre global sera présenté au Cinéma Parallèle à compter du 5 novembre. Pour mieux comprendre dans quel esprit le film a été réalisé, peut regarder une longue entrevue avec Serreau. Le film Alerte à Babylone de Jean Druon réalisé en 2005 aborde des questions connexes et nous présente aussi Claude Bourguignon. Le film peut être regardé gratuitement ici.

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