Pourquoi l’homme qui nous a donné l’indice glycémique veut que nous devenions végétaliens

Par Leslie Beck

Traduction de « Why the man who brought us the glycemic index wants us to go vegan » paru dans le Globe and Mail du 22 février 2015 par Danielle Petitclerc

En 1981, un scientifique au caractère modeste mais franc de l’Université de Toronto publiait, conjointement avec ses collègues, une liste rigoureuse qui classait les aliments selon leur effet sur le taux de sucre dans le sang. Bien que l’objectif ait consisté à mieux comprendre le rôle des glucides dans la gestion du diabète, l’impact fut beaucoup plus étendu qu’il n’aurait pu l’imaginer.

L’index glycémique du docteur David Jenkins a radicalement changé l’industrie de l’amaigrissement. Quoique son nom ne soit pas universellement connu, c’est tout le contraire pour les régimes inspirés de ses recherches : Atkins, The Zone, South Beach, Sugar Busters et le régime IG, pour n’en nommer que quelques-uns. En plus de jeter les bases scientifiques de régimes pauvres en glucides devenus immensément populaires, le travail de Jenkins au sein de comités internationaux a influé sur les recommandations alimentaires émises par l’Organisation mondiale de la Santé, la National Academy of Sciences américaine et les associations nationales du diabète du monde entier. Ses recherches ont démontré le pouvoir de réduction du cholestérol – semblable à celui des statines – de ce qu’il a baptisé le «régime Portfolio», et il a contribué à créer la gamme de produits alimentaires plus sains Le Choix du Président Menu Bleu dans l’espoir de rejoindre encore davantage de consommateurs.

Il ne serait pas exagéré d’affirmer que Jenkins a profondément influencé le contenu de notre alimentation et notre façon de nous nourrir. Il veut maintenant de nous repensions de nouveau radicalement ce que nous mangeons.

Cette fois, il pourrait cependant rencontrer une résistance un peu plus vive, car si cela n’en tenait qu’à Jenkins, il voudrait que nous renoncions à la viande, au poisson et aux produits laitiers pour adopter le végétalisme, mais pas seulement pour notre santé individuelle.

Dr David Jenkins
Dr David Jenkins

Plus tôt cette année, Jenkins – titulaire d’une chaire de recherche du Canada en nutrition, métabolisme et biologie vasculaire, professeur au département des sciences de la nutrition de la faculté de médecine de l’Université de Toronto et scientifique au Li Ka Shing Knowledge Institute de l’Hôpital St. Michael’s – est devenu le premier Canadien à recevoir le Bloomberg Manulife Prize pour la promotion d’une santé active. Au cours d’un débat public portant sur ses recherches qui s’est tenu à cette occasion, il a annoncé au public suivre un régime végétalien.

Bien planifiée, une alimentation végétale – qui exclut tous les produits d’origine animale, dont la viande, la volaille, le poisson, les œufs et les produits laitiers – est excellente pour la santé.

Des études ont démontré que les personnes ayant un régime végétalien sont plus minces, ont un taux de cholestérol et une pression artérielle plus bas, courent un risque moins élevé de souffrir de maladie coronarienne et de diabète de type 2, et présentent une incidence de cancer (en particulier colorectal) plus faible.

Les aliments tels que les haricots et les lentilles, les noix, les céréales entières, les fruits et les légumes procurent une foule d’éléments nutritifs, de fibres et de composés phytochimiques qui ont des effets bénéfiques sur la santé. Une alimentation végétalienne est généralement plus riche en fibres, en magnésium, en folate, en vitamines C et E, en fer et en composés phytochimiques tout en tendant à renfermer moins de calories, de gras saturés et de cholestérol.

Mais les bienfaits pour la santé individuelle ne sont que le début. Bien que Jenkins soit parfaitement au courant des avantages du point de vue nutritionnel, ce sont des préoccupations d’ordre environnemental et humanitaire qui l’ont poussé à cesser de consommer de la viande, des œufs, du poisson et des produits laitiers.

Pour l’environnement

«Il faut associer la santé humaine et la santé planétaire; notre façon de nous nourrir a un très grand impact sur notre planète,» insiste Jenkins, maintenant âgé de 72 ans. C’est l’incidence positive d’une alimentation végétale sur l’environnement tout autant que sur le bien-être animal qui la rend attrayante.

Au Canada, plus de 700 millions d’animaux – un nombre 20 fois supérieur à celui de la population humaine – sont tués chaque année afin d’être consommés, la grande majorité provenant d’exploitations d’élevage intensif, aussi appelées fermes industrielles. La production de volumes importants de viande, de volaille, d’œufs et de lait aussi rapidement et économiquement que possible s’accomplit à un coût énorme pour l’environnement.

L’agriculture animale intensive constitue l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre et utilise plus d’eau qu’aucune autre activité humaine. (Selon le rapport de la Société mondiale pour la protection des animaux pour l’année 2012, elle occupe le premier rang en consommation d’eau au Canada.) Les exploitations d’élevage intensif peuvent être de grands pollueurs d’eau. Dans l’ensemble, les élevages industriels génèrent beaucoup plus de fumier qu’ils n’en peuvent éliminer adéquatement. Les nitrates, les phosphates, les bactéries et les virus que contient le fumier peuvent s’infiltrer dans les eaux souterraines et polluer l’eau de surface, tuant la faune et la flore marines et menaçant la santé publique.

D’après Tony Weis, professeur agrégé au département de géographie de la University of Western Ontario et auteur de The Ecological Hoofprint: The Global Burden of Industrial Livestock, la production croissante d’animaux d’élevage représente un acteur de poids dans la perte de la biodiversité (le nombre d’espèces différentes présentes dans un écosystème donné), la pollution des cours d’eau et le changement climatique.

Au cours des 50 dernières années, l’accroissement de la prospérité, l’urbanisation et la croissance démographique ont entraîné une augmentation de la demande en viande à l’échelle mondiale. Nous avons un appétit vorace : certains prédisent que d’ici 2050, la production de viande atteindra presque le double de son volume actuel.

«Ce changement massif [dans la consommation de viande par personne], ce que j’ai appelé la ‘viandification’ des régimes alimentaires, accroît fortement la quantité de sol, d’eau et de ressources indispensables à l’agriculture et à la pollution qui en découle,» affirme Weis.

Lorsqu’il s’agit de préconiser une transition vers une alimentation végétalienne, Jenkins est bien loin d’être seul. Dans son rapport de 2010 intitulé «Assessing the Environmental Impacts of Consumption and Production», l’Organisation des Nations Unies recommandait un mouvement global vers un régime alimentaire sans viande et sans produits laitiers dans le but d’enrayer les impacts environnementaux de l’agriculture animale à grande échelle. En outre, la semaine dernière, le Dietary Guidelines Advisory Committee (Comité consultatif sur les directives alimentaires) des États-Unis annonçait qu’il recommanderait aux Américains de consommer plus d’aliments d’origine végétale et moins de viande afin d’améliorer leur santé individuelle et de protéger l’environnement.

Pour le bien-être des animaux

Les préoccupations portant sur le bien-être animal occupent elles aussi une place dans l’engagement de Jenkins envers l’alimentation végétale. Dans les exploitations d’élevage intensif, les animaux sont entassés dans des enclos, des cages minuscules ou des parcs d’engraissement, et n’ont que peu ou pas accès à la lumière du jour, à l’air frais, à des pâturages ouverts ou à de l’exercice. Nous sommes nombreux à ignorer par quelles méthodes industrielles – depuis la ferme jusqu’à l’abattoir – le steak, le poulet, le porc, les œufs et le lait se rendent à notre table.

Le rapport de 2008 de la Pew Commission sur la production industrielle des animaux d’élevage (un projet mené conjointement avec la Bloomberg School of Public Health de l’Université Johns Hopkins) signale que les animaux élevés pour la consommation humaine subissent du stress et de la douleur à un moment ou à un autre de leur existence même dans les meilleures conditions, et d’autant plus en situation de confinement intensif.

«Nos enfants et les générations futures seront horrifiés d’apprendre qu’en tant que collectivité, nous n’avons accordé aucune attention à ces questions,» avertit Jenkins.

Il n’est pas anodin qu’une personne telle que Jenkins fasse la promotion d’une transition vers un régime alimentaire à base de plantes; peu après avoir reçu le Bloomberg Manulife Prize, il a été décoré de l’Ordre du Canada pour sa contribution en tant que scientifique de la nutrition engagé à aider les Canadiens à faire des choix alimentaires éclairés.

Depuis de nombreuses années, nous choisissons les aliments que nous consommons en nous basant sur leur apport en calories, en matières grasses, en fibres, en vitamines et en minéraux. Cependant, compte tenu des préoccupations croissantes quant à l’approvisionnement en eau douce, à la perte de la biodiversité et aux changements climatiques, il est temps de nous détourner des aliments d’origine animale pour adopter une alimentation à base de végétaux.

Comme le dit Jenkins, «Il est plus facile de manger sainement lorsqu’on a de multiples raisons de le faire.»

La diététiste Leslie Beck exerce à la clinique Medisys de Toronto. Elle collabore régulièrement à la chaîne CTV News.

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