Le commerce équitable est-il la solution aux inégalités ?

Vik Muniz

Le commerce équitable est devenu  le premier symbole d’alimentation éthique. Pour la plupart d’entre nous, acheter du café équitable veut dire payer un prix juste aux producteurs en évitant les multinationales qui empochent des profits excessifs.

Le mouvement est né dans les années 80 pour soutenir les petits producteurs qui souffraient de l’effondrement du prix du café. On a alors pensé lancer une marque de café qui offrirait un juste retour aux producteurs. Le mouvement a pris de l’ampleur. Le café équitable est maintenant offert un peu partout et compte pour environ 2% des importations de café aux États-Unis. Si les deux tiers des importations de produits équitables sont du café, on peut aussi maintenant trouver du chocolat, des fruits (bananes, oranges, avocats, mangues, pommes, raisins, poires et prunes), du riz, de la quinoa, des noix, des huiles, du sucre, du thé, du vin et même des fleurs et des ballons produits équitablement.

Pour être certifiés équitables selon la Fairtrade Labeling Organization International (FLO), un produit doit avoir rencontré un certain nombre de critères tout au long de la chaîne qui l’amène jusqu’aux tablettes de nos épiceries :

  • La certification n’est donnée qu’à de petits producteurs qui doivent être regroupées en coopérative ou dans une association qui favorise la participation démocratique
  • Les employés doivent être payés un salaire décent, travailler dans des conditions sécuritaire, avoir le droit de se syndiquer, etc.
  • Aucun enfant ne peut être embauché.

Les acheteurs qui veulent revendre des produits équitables doivent quant à eux s’assurer de payer au producteur un prix qui couvrent les frais d’une culture durable et permette d’investir dans le développement de la production. On a aussi prévu le financement de programmes de développement communautaire. Mais le plus grand avantage pour les producteurs reste qu’ils savent d’avance combien ils vont recevoir, peu importe le prix du marché. Dans le cas du café, les producteurs ont la garantie de vendre récolte au prix plancher de 1,25$US la livre ou au prix du marché si celui-ci est plus élevé. (le prix régulier du café était autour de 0,98$ la livre en décembre 2010). Un supplément de 0,20$ la livre est également offert au café bio et les acheteurs doivent signer des contrats à long terme offrir des paiements en avance si les producteurs en ont besoin.

Bref, acheter équitable semble la meilleure chose à faire, d’autant qu’un café équitable coûte à peine quelques sous de plus la tasse qu’un café régulier.

Équitable mais pas tout à fait juste

Quand on commence à s’intéresser au sujet, on constate que nombreuses sont les critiques qui sont faites au commerce équitable. Plusieurs pensent que ce n’est pas la solution pour sortir les producteurs de la pauvreté. Pourquoi ? Le commerce équitable enchaînerait les producteurs dans les cultures qui ne leur permettront jamais de sortir de la pauvreté. Dans Bottom Billions, Paul Collier, professeur d’économie à l’Université d’Oxford, explique que le commerce équitable réduit les incitatifs à diversifier les productions et encourage l’utilisation des sols dans des productions qui ne sont pas optimales. Si on veut sortir les producteurs de café de la pauvreté, il faudrait plutôt les encourager à abandonner le café et produire des cultures plus rentables. Il faut aussi donner aux producteurs les moyens de se développer. Collier souligne que le commerce équitable s’est développé autour d’une image romantique de la ruralité et des petites fermes où les techniques modernes comme la mécanisation, les économies d’échelle, l’usage de pesticides ou les modifications génétiques sont découragées alors que ce sont ces technologies qui ont permis (et permettent toujours) aux pays riches de s’enrichir.

La structure même du commerce équitable est aussi critiquée pour son inefficacité : c’est 95% du prix d’une barre de chocolat équitable qui reste dans les pays riches qui la commercialise. Le commerce équitable ne change donc rien au fait que les pays en voie de développement restent pris dans le secteur primaire et que les pays riches empochent la plus-value de la transformation (et la majorité de la prime payée pour les consommateurs pour acheter équitable). On pourrait aussi penser qu’en garantissant un prix minimum, le commerce équitable encourage la surproduction, ce qui entraîne le prix du café vers le bas. Et puisque le prix du café est bas, les producteurs demeurent encore plus dépendants du commerce équitable en appauvrissant ceux qui ne produisent pas équitablement.

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Ces critiques sont justifiées. Le commerce équitable n’est pas la solution à tous les maux. Est-ce la une raison de l’abandonner ? Je ne crois pas. Même si le commerce équitable peut être perçu comme un pansement sur le problème de la volatilité du prix des commodités et non une solution à long terme pour sortir les nations productrices de la pauvreté, il vaut toujours mieux acheter du chocolat ou du café produits équitablement. On s’assure, de ce fait, que les travailleurs ont été traités correctement. Et il vaut toujours mieux encourager les producteurs à continuer de produire des biens de qualité que leur donner la charité. Comme l’explique Peter Singer dans The Ethics of What We Eat, ce n’est pas parce qu’une proposition ne peut pas solutionner un gros problème qu’elle ne fait pas de bien du tout. Si plus de consommateurs achètent équitable, davantage de producteurs vivront un peu plus décemment. N’empêche qu’il s’agit là d’une solution partielle et à court terme. Parallèlement, il faut penser à d’autres moyens d’améliorer à moyen et long terme les conditions de travail des petits producteurs : faire pression sur nos supermarchés pour qu’ils haussent les critères chez leurs fournisseurs, investir dans des projets de transformation dans le Sud pour qu’une partie de la plus value soit gardée sur place, etc. Acheter équitable, c’est bien,  mais ça ne suffit pas à régler les problèmes d’inégalités. Ni à nous donner bonne conscience.

Photo : Vik Muniz (illustration réalisée en chocolat)

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