Estonie que c’est bon!

Christiane Rochon est rédactrice, traductrice et réviseure. Comme vous serez bientôt à même de le constater, elle n’est pas photographe. C’est par contre une des personnes les plus sympathiques que je connaisse. Lorsque j’ai vu apparaitre ses aventures véganes en Estonie dans mon fil de nouvelles, je l’ai invitée à en faire un article. Elle a dit oui. Et miracle, elle l’a fait sans que j’aie à la gosser. On peut aussi la lire ici. ÉD

 

Je vais faire mon coming out d’entrée de jeu : je ne suis ni végétarienne ni végane. Bien que je ne sois pas une très grande consommatrice d’animaux morts, j’aime bien un burger juteux sur le barbèk, je salive encore devant un tartare de thon et peux faire un détour éhonté pour de la mimolette vieillie.

MAIS. Parce qu’il y a évidemment un mais, sinon je n’écrirais pas ces lignes. Je suis de ces omnivores de plus en plus sensibles à la cause animale, consciente qu’entre la naissance d’un porcelet tout rose et mon filet de porc au cari, il y a toute une (trop courte) vie de souffrances-au-pluriel. Je me pose aussi de plus en plus de questions quant à l’apparente nécessité (insérer rires) de détruire notre planète pour soutenir l’élevage industriel, une pratique dont la cruauté n’est plus à démontrer. Sachant tout ça, j’ai considérablement réduit ma consommation de viande et de lait depuis quelques années déjà. Petits pas…

Connaissant Élise depuis 15 ans, j’ai été témoin de son admirable parcours, curieux, informé, juste. C’est Élise qui m’a fait diminuer ma consommation de protéines animales. C’est grâce à Élise que j’ai découvert le lait de soya et le lait d’amande. C’est grâce à Élise que j’ai laissé tomber certains de mes préjugés envers le végane grano à la chevelure d’une propreté discutable.

C’est aussi grâce à Élise que j’ai la chance de vous parler du sublimissime Restauran V de Tallinn, en Estonie, un mini pays de rien du tout. J’y étais il y a 3 semaines avec mon ami Simon, pour le simple plaisir de découvrir un endroit dont on n’avait presque jamais entendu parler avant. Et comme Simon et moi, on vit pour et par la bouffe, on a googlé le meilleur resto de la ville 37 secondes après avoir booké notre appart. On s’attendait à un truc bien viandeux. Fait pas chaud, en Estonie. On mange gras, on mange animal, on mange riche, en Estonie, non? On est tombés en bas de notre chaise quand on a vu que le resto le mieux coté à Tallinn était un resto végane. Say what? Mieux, ledit restaurant était littéralement à trois portes de notre appartement.

On s’y est donc pointés sans réservation à l’heure du lunch après une visite guidée de la vieille ville. On s’attendait à un truc qui tient un peu avec de la broche, avec un service souriant mais déficient, un truc grano, quoi. Que nenni! On était entrés dans un petit espace absolument magnifique, sans prétention mais aménagé avec goût, avec un mobilier confortable tout chou qui n’aurait pas déplu à Marilou (ce dernier point peut s’avérer un défaut ou une qualité, à vous de juger).

Dans un anglais irréprochable, la gentille et blonde serveuse nous a apporté le menu qui eut sur nous l’effet de la cloche sur le chien de Pavlov : flaque de bave instantanée. J’ai opté pour la crème de chou-fleur et artichauts avec chips de noix de coco et huile de coriandre, suivie du tofu épicé sur un quinoa aux légumes avec sauce au coco. Vous aurez compris que je trippe coconotte. Simon, lui, s’est régalé des raviolis de betterave au faux-mage de cachous et du curry aux patates douces sauce aux arachides avec brocoli et riz basmati. On se pinçait. Bien que les plats manquaient un brin de sel et que mon tofu n’avait d’épicé que le nom, chaque bouchée était un rêve pour nos papilles. Trop bon, qu’on s’est dit. Fallait revenir. On a donc fait une réservation pour le surlendemain, question d’essayer autre chose.

L’heure de la réservation ne pouvait pas arriver assez vite. On était supra excités à l’idée de retourner à cet endroit magique où le véganisme n’était pas la principale raison d’y manger. Parce que pour être honnête, après un repas, on s’en tapait pas mal, que le resto soit végane. Sa principale qualité, au resto, c’était d’être délish. 19h30 sonnèrent enfin : on s’est rués chez V. En entrée, on s’est partagé l’assiette de tartinades sur pain à l’ail (rien à voir avec celui du Pacini, rassurez-vous) et les roulés de concombre à la crème de cachou aux carottes épicées. Encore ici, on s’est dit que les Estoniens n’avaient pas la même définition d’épicé que nous. Ils ne survivraient pas deux secondes au Mexique, les douillets. Simon a ensuite commandé le plat du jour, une merveille de seitan en sauce bien relevée, et moi le burger aux pois chiches et betteraves servi avec légumes. On a accompagné le tout d’une excellente bouteille de vin.

Et parce qu’un souper de rois mérite une finale tout en douceur (surtout parce que Simon a la dent sucrée comme un enfant), on a commandé deux desserts qui ne figuraient pas au menu, soit un gâteau aux « Oreo » et un autre aux arachides et caramel salé. Je n’ai aimé ni l’un ni l’autre, mais je ne suis pas une référence : moi pis les gâteaux, ça fait deux. Simon a donc avalé les deux, et s’en pourlèche encore les babines.

Qu’est-ce qu’on en retient? Qu’un resto, qu’il soit végane ou non, doit offrir des choses délicieuses qu’on ne se ferait pas chez soi, dans un décor et une ambiance un tant soit peu professionnels. On est allés chez V une première fois par curiosité. On y est retournés parce que c’était franchement bon, pas parce que c’était végane. Quand on n’est pas végé ou végane, on est souvent déçus par ces restos qui priorisent la véganité et oublient le reste : le confort, l’ambiance, les vins, etc. Aux Vivres, c’est ben bon, mais sous les néons le soir, sans alcool, avec les p’tites chaises raides qui broient les reins, ça fait plutôt penser à une cafétéria où on est servi par des étudiants. Il semble toutefois que le vent tourne et que les restos végés et véganes commencent à comprendre que pour ratisser large et attirer les gens comme moi, pas véganes mais intéressés par cette cuisine et trop paresseux pour s’en faire, ils doivent monter le service et l’aménagement d’une sérieuse coche. Un service hors pair, une fine connaissance des produits offerts, une carte des vins qui se tient, une ambiance invitante qui donne le goût d’y passer quelques heures. Après, que ce soit végane, c’est un gros plus.

Si le resto V ne s’était pas annoncé comme végane, on ne l’aurait probablement pas su. Végé, peut-être. Mais avec son menu varié et coloré qui fait pâlir d’envie les brunes assiettes de steak, son chef-vedette, Mikk Mägi, tatoué et percé comme il se doit, son ambiance chaleureuse de resto de quartier, le V n’a pas besoin de l’étiquette végane pour attirer les foules. Le V sert d’excellents plats à un prix raisonnable qui sont en plus doux pour la planète et les animaux. On ne peut pas demander mieux. Ou si : qu’ils ouvrent à Montréal.

Je suis d’avis qu’il faut normaliser les restos véganes pour qu’ils arrivent à faire partie de l’offre globale, au même titre qu’un resto japonais ou français. Démocratisons ces endroits qui font encore trop souvent peur à la masse, étant perçus comme des repères d’extrémistes alimentaires. Cette peur les confine à une place de second ordre, donnant l’impression qu’on ne peut pas y manger de mets raffinés et inventifs. La cuisine végane a pourtant beaucoup à offrir, tant à ceux qui adhèrent entièrement au mouvement qu’à ceux qui cherchent simplement à manger « autre chose » de temps à autre. Faut simplement qu’elle soit traitée avec la même attention que les autres cuisines, de l’assiette au décor, en passant par le service. Avec la découverte de perles comme le V de Tallinn, je suis convaincue que ça arrivera plus tôt que tard. Ce jour-là, on ne dira plus qu’on va « au resto végane ». On dira simplement qu’on va au resto, point.

V Vegan Restauran
Tallinn, Estonie

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