Lettre à une agricultrice

La diffusion du reportage La face cachée de la viande sur TVA dimanche dernier nous aura montré une chose : les agriculteurs du Québec sont branchés. Ils ont été des centaines à commenter sur Facebook et Twitter, pour la plupart outrés qu’on diffuse de tels mensonges à heure de grande écoute et qu’on omette de présenter « les deux côtés de la médaille ». On pouvait s’y attendre. N’importe quel groupe pointé du doigt aurait réagit de la sorte : un reportage sur la face cachée de l’éducation aurait amené des réactions de profs et un autre sur la face cachée de la coiffure aurait probablement lui aussi généré son lot de commentaires de la part de stylistes capillaires !
Même si le reportage ne critiquait pas directement les producteurs, ces derniers se sont sentis attaqués et ont cherché à se défendre. Les messages publiés montrent le clivage important qui existe entre les éleveurs qui passent 18h par jour à soigner leurs bêtes et les défenseurs des droits des animaux dont je suis qui passent autant de temps à réfléchir au statut moral des animaux et aux conséquences de l’élevage. On a souvent reproché à des militants végés de parler à travers son chapeau lorsqu’ils n’ont pas pris le temps d’étudier les conditions réelles d’élevage des animaux. Mais  on peut souhaiter que les producteurs agricoles s’intéressent un peu à tout ce qui se fait depuis 30 ans en éthique animale à travers le monde, de même qu’aux dizaines d’études sur l’impact environnemental de la production de protéines animales. C’est normal de penser qu’on fait bien quand on ne connaît pas les conséquences réelles de ce qu’on fait.
Une productrice, Nancy Boulay a été touchée par le reportage explique, dans un long message pubilé sur Facebook, comment la réalité décrite n’est pas la sienne. Marie-Claude Plourde, présidente de l’Association végétarienne et végétalienne de l’Université Laval lui a répondu et m’a permis de copier ici son message.
Je ne sais pas quel sera l’impact de La face cachée sur la consommation de viande mais je vois déjà une conséquence positive : on se parle enfin. De nombreux amis végans ont entrepris d’expliquer leurs choix à des producteurs et on voit de la curiosité, de l’intérêt et de l’ouverture de leur part. C’est sans doute la meilleure chose qui pouvait arriver.

***

Madame,

La page « Agriculture du Québec » a partagé votre statut, et j’ai répondu sur la page à certaines informations et questions que vous soulevez. (…)

Je ne reviendrai pas sur l’aspect « cruauté » des pratiques, car oui, je le concède, évidemment, le reportage était biaisé. D’ailleurs, je pense que l’article du blogue de Benoît Girouard d’aujourd’hui est assez pertinent et concis à ce sujet. Je suis plutôt d’accord avec lui.

>>Il peut être vrai que certaine personne n’ont plus l’enzyme dans leur organismes pour digérer le lactose qui est le sucre présent dans le lait,<<

En fait, la capacité de digérer le lactose à l’âge adulte est une adaptation. Ce sont ceux qui n’ont pas cette capacité qui sont « dans la norme » si l’on veut. Une fois sevrés, nous n’avons aucunement besoin de boire du lait maternel. Nous sommes la seule espèce à boire du lait à l’âge adulte, et qui plus est, du lait d’une autre espèce. Cela n’est absolument pas nécessaire. Que des gens le fassent par goût, certes, on peut en convenir, mais de dire qu’il *faut* boire du lait pour être en santé constitue de la désinformation.

>>Qui, sommes-nous pour dire qu’elles sont très polluantes, alors que nous le sommes tout aussi en mangeant des aliments qui proviennent de tous les coins du monde tout cela pour pouvoir manger les mêmes aliments tout au long de l’année.<<

En fait, une étude a vérifié quel impact avait la réduction de la consommation de viande comparativement au fait de manger local. Ils en concluent que d’éviter de manger de la viande une journée par semaine aurait le même impact que de manger local *tout le temps*. Donc, oui, diminuer sa consommation de viande et de produits laitiers, notamment de fromage, est une bonne idée d’un point de vue écologique. En fait, le fromage étant un aliment concentré, il est d’autant plus polluant en termes d’équivalent CO2 requis par calorie ingérée.

>> De plus, il est important de savoir que les plantes sont aussi des organismes vivants, si nous, nous fions au message diffusé dans le reportage il faudrait donc également dire qu’il est cruel de manger des végétaux.<<

La plupart des végétariens ou végétaliens qui le sont par éthique sont contre le fait de tuer des êtres sensibles (« sentient »-qui peuvent souffrir), pas contre le fait de tuer des organismes vivants. Pour qu’un organisme soit « sensible », il doit être doté d’un système nerveux. Sinon, il ne souffre pas. Souvent l’approche philosophique considérée est celle de l’utilitarisme: il faut réduire la souffrance autant que possible. Donc, si je peux combler un besoin autrement qu’en causant de la souffrance, ou d’une manière qui en cause moins, c’est cette méthode de satisfaire ce besoin que je devrais choisir. Ceci dit, même si l’on considère les plantes dans l’équation, un végétarien aura un meilleur compte qu’un carnivore en ce qui a trait au nombre de « morts d’organismes vivants ». En effet, nourrir du bétail de plantes pour s’en nourrir par la suite entraîne une consommation de davantage de plantes que de se nourrir directement de plantes. Si on veut tuer moins de plantes, il faut être végétarien. Ceci dit, la plupart des végétariens sont préoccupés par le sort des êtres capables de souffrir, et les plantes ne font pas partie de cet ensemble.

>>Il y a un seul être vivant sur la planète qui connait sa finalité et c’est l’être humain. Les animaux n’ont pas cette chance et ils ont toujours servi à nourrir la planète. Si ce n’est pas nous qui les mangeons, ils seront mangés par d’autres animaux tout dépendant de leur position dans la chaîne alimentaire.<<

Oui, l’être humain possède indéniablement un statut différent des animaux. Souvent, les gens utilisent un argument qui se contredit. L’être humain est soit un animal comme les autres, soit il est différent. Si l’on admet que l’être humain possède un status différent des animaux (il connaît sa finalité, il est capable d’évaluer de manière exhaustive les conséquences de ses actions, il est capable de réfléchir à l’impact moral de ses choix, etc.), alors on ne peut du même souffle dire: « Le lion mange la gazelle donc l’être humain est un animal comme les autres et peut les manger ». Le fait que l’être humain soit capable de reconnaître la souffrance qu’il cause même chez les autres espèces lui donne, de l’avis de plusieurs végétariens, une responsabilité additionnelle à l’égard de ces êtres, une responsabilité que les autres animaux n’ont pas, car ils ne possèdent pas les mêmes facultés. Un peu de la même manière qu’un adulte a une responsabilité additionnelle que les enfants n’ont pas.

>>Mais j’aimerais bien savoir quel engrais les gens utiliseront pour enrichir les sols afin de cultiver des végétaux.<<

Je ne suis malheureusement pas qualifiée pour parler d’enrichissement des sols. Une personne que je connais a été impliquée dans ce projet, et je pense que des options peuvent être explorées.

J’espère que ceci vous donnera une meilleure compréhension du point de vue des végétariens et végétaliens sur plusieurs aspects que vous soulevez.

Au plaisir,

Marie-Claude Plourde,
Présidente de l’Association végétarienne et végétalienne de l’Université Laval

Publicités