Finis ton assiette !

Les effets du gaspillage alimentaire

S’il y a un principe moral relatif à l’alimentation qui fait unanimité, c’est bien celui-ci: le gaspillage, c’est mal. Nos mamans nous disaient de finir nos assiettes et c’est toujours avec un peu de honte qu’on balance au panier une salade oubliée qui macère dans le fond du frigo. On trouvera toujours des personnes pour justifier la consommation de viande ou l’achat d’aliments importés, mais rares sont celles qui vont se vanter de jeter de la nourriture.

Pourtant, la question des effets du gaspillage alimentaire a été assez peu analysée et étudiée. Ce n’est qu’au cours des dernières années qu’on a publié les premières études sérieuses sur le sujet, avec des chiffres qui ont de quoi réveiller les brocolis fanés : dans les pays riches comme les États-Unis, l’Angleterre et le Canada, 50% des aliments produits seraient gaspillés. De tous les aliments offerts au détail, 38% seront perdus (c’est l’équivalent de 183 kilogrammes par personne par année). La moitié au niveau de la transformation et à l’épicerie ou au restaurant, l’autre moitié à la maison. Et il faut ajouter les pertes dans les champs pour atteindre le 50%.

Si on gaspille autant de nourriture, c’est qu’on en produit plus que nécessaire. Statistique Canada estime que depuis 1976, le nombre de calories disponibles pour chaque Canadien a augmenté de 9% à 3384 (alors que les besoins sont d’environ 2000 calories/jour chez les adultes). Les producteurs de tomates jettent celles qui n’ont pas la forme parfaite exigée par les épiceries, les transformateurs produisent en trop de peur de ne pas pouvoir satisfaire les commandes de dernière minute, les épiceries (surtout les plus petites) ont du mal à estimer la demande et doivent se débarrasser d’aliments périmés ou fanés. Pendant ce temps, on achète plus que ce dont on en a besoin pour ne pas retourner à l’épicerie, parce qu’on veut profiter d’une vente «deux pour un», parce que les rabais sont alléchants. Puis les plans changent et les aliments se perdent au frigo.

Impact écologique

L’impact écologique d’un tel gaspillage est stupéfiant. Selon Tristam Stuart, auteur de Waste, 10% des émissions de GES des pays industrialisés est imputable à la production d’aliments qui ne seront pas consommés. On peut aller plus loin et calculer que l’eau gaspillée pour produire de la nourriture qui ne sera pas consommée serait suffisante pour combler les besoins de 9 milliards de personnes  (200 litres par jour par personne), la population qu’aura la planète en 2050. Et si on plantait des arbres sur les terres aujourd’hui utilisées à faire pousser des aliments qui seront gaspillés, les GES d’origine humaine seraient théoriquement annulés. Composter ses pommes pourries est une bonne chose, mais ça ne compense pas pour toute l’énergie perdue du pommier au frigo.

Conséquences humaines

J’ai toujours trouvé que le raccourci utilisé par ma mère pour me faire finir mon assiette « y’a des enfants qui meurent de faim » était douteux. Et je me faisais toujours un plaisir de répondre « je vais leur envoyer, mon reste de poulet ». Les conséquences environnementales du gaspillage sont évidentes, celles sur la sous-alimentation le sont moins. Or, la surconsommation aurait pour effet de réduire la quantité de grains disponible et créerait de l’inflation, rendant l’accès à la nourriture plus difficile pour les plus pauvres. Puisque toute la nourriture est transigée sur les mêmes marchés mondiaux, surconsommer dans les pays riches peut vraiment vouloir dire enlever de la nourriture aux plus démunis. Tristam Stuart explique dans Waste que lorsque les pays riches achètent des tonnes de nourriture qui se retrouveront au dépotoir, c’est autant de nourriture qui est retirée du marché et qui n’est pas accessible aux plus pauvres. Une diminution de la demande aiderait à stabiliser les prix et améliorerait les conditions de vie de millions de personnes sous-alimentées.  Il faut savoir que plus de 800 millions de personnes souffrent de sous-alimentation (et, ironiquement, 300 millions de personnes souffrent d’obésité). C’est presque trois fois la population des États-Unis. En théorie, la moitié de la nourriture jetée par les Américains suffirait à nourrir toutes les personnes sous-alimentées.

En pratique, cependant, les choses ne sont pas si simples. Les ressources économisées par l’élimination du gaspillage alimentaire en Occident n’iront pas nécessairement aux plus pauvres et ont toutes les chances d’être utilisées pour produire d’autres biens comme des biocarburants ou des textiles. On sait que la sous-alimentation peut exister même lorsque la nourriture est disponible (5% des américains souffrent de sous-alimentation). Pour Tom MacMillan du Food Ethics Council, la réduction du gaspillage alimentaire doit aller de pair avec une réduction de la consommation et une meilleure gestion des ressources. Il croit aussi qu’on ne peut associer réduction du gaspillage et sécurité alimentaire sans les lier à des actions concertées pour réduire la faim et la pauvreté.

N’empêche que ce n’est pas une raison pour jeter l’argument avec l’eau du bain : il demeure plus facile de mettre fin au gaspillage alimentaire que de modifier son régime ou d’arrêter d’utiliser sa voiture. On peut réduire notre empreinte écologique et aider à nourir les plus pauvres simplement en utilisant la nourriture qu’on produit plutôt qu’en la jetant. Qu’est-ce qu’on attend ?

Qu’est-ce qu’on fait ?

  1. Planifier. Rien de pire que faire l’épicerie l’estomac vide ou sans trop savoir ce dont on a besoin. On a tendance à surestimer nos besoins et on se laisse tenter par les aubergines en spécial sans savoir ce qu’on va en faire jusqu’à ce qu’on les retrouve toutes moisies. On fait une liste et on achète ce dont on aura besoin dans les prochains jours, c’est tout. Il existe d’ailleurs plusieurs applications iPhone qui aident à la gestion de la liste d’épicerie ou du garde-manger et qui permettent d’avoir des recettes sous la main.
  2. Garder son frigo en ordre. Avant d’être jetés, les aliments sont pour la plupart oubliés. On essaie de garder un frigo bien rangé et avant de faire l’épicerie, on fait l’inventaire et on ramène vers l’avant les aliments qui doivent être consommés rapidement. Une bonne idée est aussi d’imiter les restaurants et d’avoir une liste de nos aliments périssables. Du coup, le chéri qui veut se préparer une collation va penser à utiliser le reste de tofu de la veille et le pot de yogourt a toutes les chances d’être terminé avant sa date d’expiration.
  3. Acheter au jour le jour. L’idéal est d’ailleurs de faire ses courses plusieurs fois par semaine, au besoin. On s’assure ainsi d’avoir toujours des produits frais, bien mûrs et au summum de leur fraîcheur (qui seront peut-être jetés le lendemain par les épiceries si on ne les a pas achetés). On optimise aussi l’apport vitaminé de nos fruits et légumes, dont plusieurs sont sensibles au froid et à la lumière. Les épinards perdent par exemple un tiers de leurs vitamines au bout de deux jours au réfrigérateur.
  4. Bien choisir. S’il est aussi facile de gaspiller de la nourriture, c’est peut-être parce qu’on n’en mesure pas la valeur. Il est difficile d’accorder de la valeur à quelque chose qui est facilement accessible et peu cher. Ça semble plus grave de jeter une cuisse de canard qu’un demi hamburger de McDo. Les canadiens ne dépensent que 15% de leurs revenus en alimentation, alors que cette proportion passe à 24 % en France. Choisir soigneusement des aliments de qualité et en payer le prix, c’est peut-être la première étape pour réduire le gaspillage. De même, on n’hésite pas à adapter ses recettes. Pas vraiment la peine d’acheter un paquet de six échalotes alors qu’on a besoin que d’une. Le sauté ne sera pas infect si on ne le sert pas garni d’échalotes (en revanche, on peut le garnir de son reste de carottes râpées).
  5. Bien conserver. On ne penserait pas conserver très longtemps ses fleurs coupées en les laissant sur une tablette. C’est la même chose pour les laitues et les fines herbes. Si on veut les garder en vie, on les place dans l’eau. On utilise des contenants hermétiques pour ses restes de repas, on ne laisse pas les fruits et légumes dans leur sac de plastique et on les place dans un tiroir du frigo (à l’exception des bananes, tous les fruits et légumes se conserveront plus longtemps au frigo qu’à l’air ambiant).
  6. Congeler. La plupart des fruits et légumes, des aliments préparés, des fromages et même des pains se congèlent et se conservent ainsi pendant des mois. Si on constate qu’on ne va pas souper à la maison de la semaine, on congèle la soupe préparée pendant le week-end. Même chose pour le reste de coriandre qui commence à faner. Avant de jeter, congeler !
  7. Servir de petites portions. Mieux vaut se servir une seconde fois que de laisser une assiette à moitié pleine.
  8. Lire les étiquettes. « Meilleur avant » ne veut pas dire « Pas bon après ». Il faut se servir de son jugement. « Consommer avant », qu’on retrouve sur des aliments préparés, notamment ceux qui contiennent de la viande, est plus sérieux et doit être respecté. Il faut être prudent avec les produits d’origine animale, mais pour ce qui est des légumes, il n’y a pas de mal à enlever les parties noircies d’une courge avant de la faire cuire.
  9. Utiliser ses restes. Le céleri fané et les pelures de carottes peuvent être congelés et utilisés plus tard dans un bouillon. Les restes de fruits font d’excellents smoothies, les tomates ramollies s’utilisent dans des sauces, on fait des croutons avec le pain rassis, etc. Même chose au restaurant. Très rares sont les restos qui compostent, alors il ne faut pas hésiter à demander un doggy bag. On l’offre à un sans-abri, on le consomme le lendemain à la maison ou on le met soi-même au composteur.
  10. Composter. En dernier recours. Vos plantes vont vous remercier et le compostage des matières organiques demeure beaucoup plus écologique que leur enfouissement qui entraîne la production de biogaz polluant.

Illustration : Affiche britannique de la Seconde guerre mondiale tirée de Waste

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