La dangereuse psychologie de l’élevage industriel

James McWilliams est professeur associé au département d’histoire de la Texas State University à San Marcos. Il est l’auteur d’un de mes livres préférés, Just Food, Where Locavores Get It Wrong and How We Can Truly Eat Responsibly. Il signe régulièrement d’excellents articles sur notre rapport à l’alimentation dans The Atlantic et m’a donné la permission de les traduire… Ce serait gênant de pas le faire. ÉD.

(Traduction libre de « The Dangerous Psychology of Factory Farming »
paru le 24 août 2011 dans The Atlantic)

Regard sur l’état d’esprit qui permet aux fermiers d’élever et de tuer des milliers d’animaux… en se considérant heureux.

Je connais un éleveur industriel qui se prénomme Bill. Son ranch texan qui compte 4000 têtes de bétail  est caractéristique de l’agriculture intensive. Les vaches sont numérotées plutôt que nommées. Les animaux ne mangent pas de la nourriture, ils convertissent des céréales. Le but ultime ne saurait être plus simple : élever des bovins le plus rapidement, efficacement et de la façon la plus sécuritaire possible, les transformer en coupes de viande bien persillées et, pendant tout le processus, minimiser les dépenses et maximiser le rendement.

Que pense Bill de sa vocation ? Il l’adore. L’élevage industriel lui a permis d’avoir une vie en campagne, lui a donné l’opportunité d’élever sa famille dans un environnement rural et lui a fourni un revenu suffisant pour envoyer ses enfants dans des universités prestigieuses. Lorsque je l’ai questionné sur l’éthique de l’élevage industriel, il a souri, secoué la tête et insisté sur le fait que les animaux qu’il engraisse et abat n’ont pas de plus grande valeur morale que les clôtures de fer qui les entourent.

Bill est une personne sensible qui donne l’impression d’être un universitaire calme. Il a un sourire chaleureux et pourrait bien être autant un lecteur du NewYorker que de Horse and Livestock. Pour lui, l’élevage industriel se justifie du point de vue économique, au même titre que les lignes d’assemblage pour fabriquer des voitures. La consolidation est une réponse logique aux intérêts économiques.

Sauf que je pense que Bill oublie un élément important. S’il est vrai que même sans subvention, il peut y avoir des intérêts économiques à élever les animaux de façon intensive, nous ne devons pas omettre d’examiner les implications psychologiques d’un acte aussi chargé en émotion que de tuer un animal pour de la nourriture. Et lorsqu’on en arrive là, l’échelle et la densité de l’élevage industriel produisent quelque chose d’essentiel : elles rompent le lien émotif entre les éleveurs et leurs animaux. Pour le dire de façon brutale, elles permettent à mon ami Bill de tuer des milliers d’animaux chaque année et de rester une personne heureuse.

Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir au 19e siècle. Avant 1850, quand la plupart des élevages étaient à petite échelle, les fermiers voyaient leurs animaux comme des animaux. Ils les voyaient comme des êtres sensibles avec des besoins particuliers qui devaient être comblés pour avoir un produit de qualité. Les manuels d’agriculture de l’époque apprenaient aux fermiers à parler à leurs bêtes sur un ton agréable, à s’assurer que les animaux avaient un lieu propre et spacieux pour dormir et leur rappelaient de les laver avec affection quotidiennement. Les fermiers ne parlaient jamais de leurs animaux comme d’objets : ils les connaissaient mieux que ça.

La raison pour laquelle les fermiers connaissaient leurs animaux, c’est que le système d’élevage pastoral mixte qu’ils pratiquaient était défini par la proximité physique. Cette intimité faisait en sorte que les fermiers interagissaient quotidiennement avec leurs animaux, développant une connaissance émotionnelle des personnalités et des spécificités de chacun. L’élevage à échelle humaine faisait de l’abattage – que les fermiers avaient tendance à pratiquer eux-mêmes – un moment solennel. Aucune personne normale, même sur les colonies les plus difficiles, n’aurait été indifférente à l’abattage d’un animal qu’elle a nourri pendant des années. Personne n’aurait pu douter qu’elle enlevait la vie d’un être sensible avec des besoins et des désirs.

Les choses ont changées après 1850. L’agriculture américaine est tombée dans l’étau de la science. Les scientifiques agricoles, suivis par les fermiers, ont commencé à conceptualiser l’agriculture comme une stricte entreprise où tout est mesurable. D’abord avec les plantes puis avec les animaux, ils ont commencé à être moins intéressés par les particularités et davantage par l’évaluation collective de la productivité. La chaine de production s’est allongée et les fermiers ont commencé à parler d’apports en nutriments, de périodes de reproduction, d’espace de confinement et de gestion des maladies. Dès les années 1870, les fermiers faisaient souvent référence à leurs animaux comme à des machines construites en usine. Un manuel d’agriculture décrivait « le cochon » comme « une des plus précieuses machines sur la ferme ».

Cette rhétorique agissait comme baume psychologique auprès des fermiers contraints d’exercer l’abattage de masse. Comme les fermiers du début du 19e siècle l’avaient compris intuitivement, les animaux de ferme sont des êtres sensibles qui ont des intérêts, un sens de l’identité et la capacité d’anticiper et de ressentir la douleur. C’est dans le contexte de ces qualités – des qualités qui ne peuvent être ignorées dans la constante interaction avec les animaux – que le « bénéfice » psychologique de l’élevage industriel est devenu évident. Sa structure impersonnelle et grandement rationalisée protège ceux qui sont impliqués des conséquences émotives de tuer.

De nos jours, de nombreux critiques de l’agriculture industrielle soutiennent que nous devons retourner aux modes d’élevage qui prévalaient avant 1850. J’ai des doutes sur cet argument, pas tant pour des raisons économiques – il est bien sûr plus profitable d’élever des animaux à grande échelle – mais pour des raisons psychologiques. Je me demande si, à une époque post-Darwinienne d’éthologie animale (l’étude de la cognition animale)[1], on en connaît trop sur les émotions et l’intelligence des animaux pour regarder des millions de vaches et de cochons dans les yeux – des animaux élevés avec affection et soin – et les tuer. En d’autres mots, je me demande si nous sommes prêts, en tant que culture de carnivores, à faire ce que le système de production industrielle de Bill l’empêche de faire : considérer le poids moral de l’élevage.


[1] Note de la traductrice : habituellement, l’éthologie s’entend plutôt comme l’étude des comportements.

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