C’est mon voisin qui paie le souper

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Réchauffement climatique et justice globale

La soirée s’est faite belle et chaude. Pendant que bifteck se fait griller, on distribue bulles et canapés. Le soleil se couche et les conversations s’enflamment. L’hôtesse frappe sur son verre. Silence! C’est le moment de trinquer. « À votre santé à tous et surtout, profitez-en. Ce n’est pas nous qui allons payer! » On éclate de rire et les conversations reprennent.

Alors qu’une petite poignée de riches fait la fête, la facture de leurs abus est refilée à la société. Les riches qui font la fête, c’est nous. Nous comptons parmi les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre (GES) de la planète. On aime bien dire que le réchauffement climatique est la faute des pays émergents, mais si on répartit les émissions de GES non pas par pays, mais bien par individu, le Canada arrive au 7e rang, loin devant la Chine ou l’Inde. On tire les bénéfices économiques de ces émissions, mais c’est tous les habitants de la terre qui en subissent les conséquences. Le problème de réchauffement climatique en est un de justice globale.

En effet, la justice est souvent une affaire de répartition. Comme on le montre aux enfants, il faut faire en sorte de découper un gâteau en parts équitables. Imaginons que le gâteau, c’est l’atmosphère. L’atmosphère est partagée par tous les habitants de la terre. C’est aussi une ressource limitée, on sait qu’elle a une capacité limitée à absorber les GES. Plus précisément, imaginons que notre gâteau atmosphérique commence en 1990 : en gros, c’est la date à partir de laquelle on connaît l’incidence des émissions de GES sur le réchauffement climatique, donc date ou nous devenons en un sens responsables. Supposons maintenant que notre gâteau se termine en 2050. D’ici là, on peut tabler sur une augmentation raisonnable de la température de la Terre de deux degrés (au-delà de deux degrés, le réchauffement climatique pourrait devenir incontrôlable). Il est alors possible de calculer la quantité de GES à laquelle « a droit » chacun des convives – chaque humain vivant entre 1990 et 2050 ayant droit à une part égale.

Mauvaise nouvelle pour les Canadiens : nous avons déjà consommé une bonne part de notre gâteau depuis 1990. Combien nous en reste-t-il? Au rythme actuel, pour un peu moins de cinq ans. C’est donc dire que d’ici quelques années, à moins de changements aussi drastiques qu’improbables dans nos façons de produire, consommer et nous déplacer, nous allons vivre en utilisant les ressources de nos voisins.

Nous allons continuer de faire la fête alors que les populations les plus pauvres seront les premières touchées par les conséquences du réchauffement climatique. Le Bangladesh par exemple, le pays le plus densément peuplé de la planète est situé en dessous du niveau de la mer. Si le niveau de la mer augmente, c’est 70 millions de bengalis qui perdront leur maison. La menace pèse sur autant de Chinois, sur les Égyptiens et sur des millions d’habitants de petites îles. Autant d’humains dont l’empreinte écologique est à peu près nulle, mais qui vont payer pour que nous puissions conserver notre niveau de vie. Quant à nous, nous pourrons faire face aux conséquences du réchauffement climatique. Notre agriculture pourrait même être favorisée par un climat plus doux. Et, soyons honnêtes, il nous en coûterait beaucoup plus cher de couper nos émissions de GES que de s’adapter à des températures plus élevées. Pourquoi dépenser maintenant pour des problèmes qui arriveront dans quelques décennies?

Il ne s’agit pas de choix individuels

Il n’existe absolument aucune justification morale au fait que nous, riches prenions plus que notre part de l’atmosphère et qu’on continue de s’enrichir en s’accaparant d’une ressource commune. Le Canada ne peut pas quitter le protocole de Kyoto sous prétexte de vouloir éviter de payer 14 milliards de dollars, techniquement volés à des nations moins développées. Mais comme individus, on ne peut pas non plus continuer à consommer comme on le fait en prétextant qu’il s’agit de choix individuels.

S’il est difficile de transformer les industries polluantes ou de mettre en place des systèmes de transport en commun pour réduire drastiquement l’usage de combustibles fossiles, on est tous capables de modifier le contenu de nos assiettes. On sait depuis plusieurs années que l’élevage d’animaux pour se nourrir est une importante cause de réchauffement climatique – de 18 à 50 % selon les sources. Et pourtant, on continue à manger de la viande et du fromage. La question n’est à peu près pas abordée par les écolos. Dans une rencontre récente de l’ONU, un conférencier provenant d’une importante organisation environnementale a longuement parlé de la nécessité de réduire la croissance de la population. Puis, après sa présentation, il a dégusté un osso buco. Lorsqu’on l’a questionné sur sa diète, il s’est contenté de dire qu’il ne pourrait jamais laisser tomber la viande. À la conférence Rio+20 qui s’est achevée le mois dernier, le mot « viande » n’apparaît pas une seule fois sur le programme et c’est devant du steak qu’on a tenté de trouver des solutions au réchauffement climatique.

Qu’ont soit conférencier à l’ONU, militant écolo ou simplement soucieux de justice globale, il serait peut-être temps de payer sa part. Réduire drastiquement sa consommation de viande et fromage est un bon début.