Est-ce que manger moins de viande signifie réellement plus de nourriture ?
L’utilisation du Powerpoint corrompt notre pensée. C’est ce que soutient Edward R. Tufte dans The Cognitive Style of Powerpoint. Powerpoint ne laisse pas de place à l’analyse poussée de lien de cause à effet. C’est le paradis du one liner. Comme militant, on a tendance à faire du Powerpoint à longueur de journée. On vulgarise, simplifie, jusqu’à ce que tous les arguments défendant une cause tiennent sur une slide ou dans une conversation d’ascenseur. Tout ça est facilement copié-collé, et on a bien vite l’impression de toujours entendre les mêmes idées. Tout le monde le dit, ça doit être la vérité.
Une de ces idées – que j’ai moi aussi souvent répétée, c’est qu’il faut manger moins de viande pour nourrir la planète. Un champ de céréales qui nourrit une personne lorsqu’il sert à produire de la viande pourrait en nourrir jusqu’à cinq si sa production était directement consommés par des humains (l’équation du premier degré!). Voilà qui fait du sens (et de belles slides). Or, cette idée toute simple en théorie se nuance lorsqu’on la met en pratique. Dans un article de l’influente revue Science publié la semaine dernière, on apprend que la complexité des marchés globaux et des traditions alimentaires pourraient produire des résultats contre-intuitifs et possiblement contre-productifs. Les conclusions de l’analyse de Mark Rosegrant, du International Food Policy Research Institute ont de quoi donner la chair de poule : si les habitants des pays industrialisés coupaient de moitié leur consommation de viande, plus d’enfants asiatiques pourraient souffrir de malnutrition.
Mark Rosegrant a travaillé sur des modélisations qui évaluent comment les décisions d’achat se répercutent sur l’industrie agro-alimentaire, sur la logistique d’approvisionnement et sur le prix des aliments. Si la demande pour la viande diminue, les prix chutent : la viande devient alors plus accessible. Selon son modèle, quand les pays industrialisés réduisent leur consommation de viande de 50% , elle augmente de 13% dans les pays pauvres, ce qui ne suffit évidemment pas pour enrayer la malnutrition. Et pendant ce temps, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les plus pauvres n’obtiennent pratiquement pas davantage de grains (l’augmentation n’est que de 1,5%).
Pourquoi ? Parce que la diète des humains n’est pas la même que celle des animaux. Dans les pays riches, les fermiers nourrissent leur bétail avec du maïs et du soya. Quand la demande en viande diminue, la demande en soya et en maïs suit la même tendance et ces céréales deviennent plus accessibles. C’est là une bonne nouvelle pour les latino-américains ou certains africains pour qui le maïs est un produit de base. Mais en Asie, on mange surtout du riz et du blé. La baisse du prix du soya et du maïs ne pourra pas aider directement les laotiens ou les bangladais . On pourrait penser que si la demande pour certaines céréales s’effondre, les fermiers décideront de modifier leurs cultures. Or, un producteur de soya en Iowa ne peut pas produire de riz parce que ses terres n’ont pas l’irrigation nécessaire. Le climat, les sols et l’eau disponible limitent donc la possibilité de modifier facilement les cultures. De plus, si les consommateurs des pays riches remplacent la viande par des pâtes ou du pain, le prix du blé augmenteront. L’accès au blé deviendra encore plus difficile dans des pays comme l’Inde qui en sont des grands consommateurs, causant pénurie et famine.
Bref, pour Mark Rosegrant, quand on additionne les effets positifs et négatifs d’une diminution de la consommation de viande, on observe une légère amélioration de la sécurité alimentaire, mais on est loin du 5 pour 1 qui ne tient qu’en théorie. Pour nourrir la planète, il faut donc faire bien davantage que réduire sa consommation de viande. Il prône un investissement important en recherche sur l’agriculture pour en améliorer le rendement et des efforts de développement économique pour augmenter le revenu des nations les plus pauvres. En fait, soutient-il, il faut aller au-delà de nos gestes individuels et mettre en place des actions politiques concertées.
Coupe-faim
Au-delà de la sécurité alimentaire, les arguments soutenant une réduction de la consommation de viande restent nombreux. Santé humaine, respect de la vie animale, préservation de l’environnement et surtout, lutte contre le réchauffement climatique. Comment convaincre les riches de manger moins de viande ? Encore là, les experts cités par Science font appel à l’action politique. Il faut que les consommateurs paient le coût réel de ce qu’ils mangent. Pour Lester Brown, président du Earth Policy Institute, une taxe devrait être imposée sur la viande, liée à son empreinte écologique (le boeuf serait ainsi plus taxé que le poulet). Une proposition qui rappelle celle du philosophe Peter Singer dont nous avions déjà parlé. Avant même d’imposer une taxe, on pourrait également supprimer les subventions faites aux producteurs de viande, une bataille difficile mais fondamentale. Et bien entendu, poursuivre le travail d’éducation sur les conséquences de la consommation de viande. Je me permets d’ajouter qu’il faut aussi encourager la recherche fondamentale comme celle qui est faite par l’International Food Policy Reseach Institute. Pour persuader les gens de modifier leurs habitudes de consommation, pour convaincre les gouvernements d’adapter leurs politiques sur des questions aussi centrales et complexes que l’accès à la nourriture et le réchauffement climatique, il faut que nos intuitions puissent être vérifiées par des analyses solides et argumentées. Même si ça implique de devoir refaire ses slides.
Très bon article. Penser avant d’ouvrir la bouche, ça veut aussi dire de remettre en question les truismes du discours militant. Bravo!
Merci. Rassurée de voir que j’ai encore quelques amis ;-)
Équation du troisième degré:
Contrairement à ce que laisse croire Tufte (pas Trufte, ni Truffe d’ailleurs ;-) ), ce n’est pas powerpoint le problème mais l’utilisation qu’on en fait: il n’y a qu’a comparer les slides de Steve Job et celles de Bill Gates (avant qu’il ne lâche MSFT) pour voir que le media n’est pas forcément en cause.
Mais pour en revenir à la bouffe, et celle de la viande en particulier, je ne crois pas que l’analyse à court terme, et même au deuxième degré, des conséquences de la réduction de consommation de viande soit pertinente. Partir de n’importe quelle situation alarmante en n’en changeant qu’un paramètre conduit inévitablement à une impasse. Et c’est bien ça le problème: on tourne vite en round en justifiantt de ne rien changer. Il faut adopter un point de vue radicallement différent à la base et voir comment s’articule la suite.
C’est la même chose avec la consommation électrique: on prône la réduction et une meilleure gestion mais qu’en est-il d’une réelle sensibilisation? Qui comprend vraiment ce que c’est qu’un kWh (kiloWattheure)? Par exemple, c’est l’énergie nécessaire pour transporter un peu plus de 100kg sur un dénivelé de 3000m. À 5ct du kWh pour l’électricité au Québec, les sherpas ont une sacré concurrence.
Alors comment changer et faire changer les habitudes? Du peu de mes connaissances de la nature humaine, je crains fort que le changement ne survienne qu’après la catastrophe. Mais je suis prêt à faire des efforts pour changer… pour me changer… en espérant que le plus grand nombre me suivra.
Du coup, quand est-ce que tu commences tes ateliers pour que je le fasse au lieu d’y penser?
Je ne pense pas que la conclusion de mon article puisse laisser croire qu’il ne faille rien changer. En tout cas, c’est pas mon opinion et ce n’est pas celle non plus de l’auteur de l’article de Science que je reprend largement. L’idée, c’est surtout de voir ce que deviennent des intuitions largement rependues lorsqu’on prend le temps de les analyser en profondeur. Peut-être qu’en utilisant un modèle différent de celui de Rosegrant, on pourrait arriver à des conclusions complètement différentes. Ce qui m’intéresse ici, c’est pas tant l’impact de la consommation de viande sur l’alimentation des plus pauvres, mais qu’on comprenne que nos intuitions peuvent nous jouer des tours, que la situation est plus complexe qu’elle ne parait.
Tous les autres arguments pour réduire (voir arrêter) sa consommation de produits animaux demeurent bien valides. De très nombreuses études confirment l’impact de la viande sur le réchauffement climatique (et je n’ai pas vu de démonstration crédible du contraire). Idem pour la question de l’éthique animale. Les animaux souffrent et je vois mal comment on peut justifier cette souffrance pour notre seul plaisir. Une fois que tout ça est dit, t’as raison, faut agir.
Pour certains, les images d’Earthlings suffisent. Des sites ultra militants, y’en a des dizaines. On nous dit quoi y dit faire, surtout quoi ne pas manger. Y’a par contre des gens, comme moi, qui n’accepterons jamais de se faire dire quoi faire (!) et qui vont changer leurs habitude après avoir réfléchi aux conséquences de leurs actes dans une perspective plus large. Je ne suis pas certaine que remplacer son poulet par du tofu plein d’OGM soit la meilleure idée, idem pour les tomates de serre « locales » au mois de février. C’est un peu ça que j’essaie de raconter ici. Et je pense que plus je réfléchis, plus je suis crédible comme militante.
N’empêche que ce dont on parle ici, c’est de bouffe. Ça touche notre vie quotidienne, notre intimité, notre rapport à l’autre, au plaisir. Faut aussi pouvoir répondre à la question « Qu’est-ce qu’on mange ». Ok pour les ateliers; je m’y mets. En attendant, on peut toujours aller prendre un café (au lait d’amande).
P.s.: touché pour le Tufte. ;-)
Merci pour cette auto-critique, qui forge de façon encore plus crédible un militantisme plus large et consciencieux. Je dis souvent (et je ne suis sûrement pas le seul à le dire) qu’en défendant la cause animale, je veux en même temps défendre les intérêts des humains, car nous sommes tout autant des animaux. Le contraire serait du spécisme. Si nous prônons que les animaux ne devraient pas souffrir par notre faute, il faut regarder jusqu’où conduit cette abstention de produits animaliers et si ça fait souffrir d’autres espèces: et comme ton article le souligne, le risque d’aggraver la pauvreté dans le monde est à prendre au sérieux. Bien sûr, dans l’absolu, il s’agit de deux souffrances différentes (élevage industriel des animaux et pauvreté des humains). Malgré tout, un vrai conséquentialiste ne ferme les yeux sur aucune des conséquences.
Et c’est pour cette raison que Peter Singer écrit plusieurs livres sur la pauvreté dans le monde, en tentant d’expliquer que nous en sommes responsables, ne serait-ce que par notre inaction. De plus, on a bien beau être contre la mondialisation, la réalité actuelle ne change pas et il faut faire avec!
Peter Singer encourage Oxfam, mais à travers les multiples organismes qu’il suggère, je suis tombé sur Vegfam: le même principe d’aider la malnutrition et la pauvreté dans le monde, mais en excluant tout produit qui contient des animaux (et, apparemment, avec une conscience environnementale accrue). J’ignore, outre cela, s’il s’agit d’une nette différence par-rapport à Oxfam, mais à priori, cela me semble une intéressante façon de combattre l’effet pervers que souligne l’article de la revue Science, en conjuguant plus d’une cause à la fois.
http://www.vegfam.org.uk
Et je suis totalement d’accord avec la section « Coupe-faim » de ton article. Couper les subventions serait déjà un excellent progrès. Lorsqu’on me dit qu’être végétalien coûte plus cher (je n’ai pourtant pas l’impression que ce soit le cas…), je rappelle que le prix de la viande est faux, qu’il devrait être bien plus élevé.
Dernière chose: dans ma pure naïveté, là entre nous, si je peux me permettre, j’ai bien de la difficulté à croire que le rapport entre manger des végétaux et manger de la viande nourrie par ces végétaux soit de 5 pour 1. J’entends plus souvent 10 pour 1, voire 20 pour 1 (sic). Mais encore, j’ai toujours l’impression que ce n’est pas assez, si on tient compte de tout ce que l’animal mange avant qu’on l’abatte. J’imagine que ça dépend de l’animal…
Mais bon, je ne suis pas là pour remettre en question des statistiques d’experts!
Merci Frédéric. Tu me donnes une excellente idée d’article en parlant de Vegfarm et en approfondissant la question de la faim dans le monde et de l’éthique animale (Singer en a fait un chapitre dans The Ethics of what we Eat je pense). Si tu as envie de l’écrire, n’hésite surtout pas !
Cet article est très intéressant et fait réfléchir. Comme quoi dire que manger moins de viande sauvera la planète et les humains est un argument un peu simpliste. Merci d’avoir expliqué les nuances qu’il fallait apporter à cet argument, c’était loin d’être simple!
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