Grosse crevette, petite caquète

La consommation de crevettes décortiquée

Avec la fondue chinoise, le bœuf Wellington, le gâteau forêt noire et la bouteille de Chianti, le cocktail de crevettes (servi sur sa feuille de laitue iceberg) est une icône de la gastronomie de luxe des années 70.

À l’époque, la pêche de crevettes était une aventure compliquée. Les crevettes étaient rares, chères et certaines espèces n’étaient pas disponibles à l’année. Dans les années 80, on a réussi à produire des crevettes d’élevage en grandes quantités. La production intensive a entraîné une baisse considérable du prix. Les crevettes n’étaient plus réservées aux grandes occasions, on les mettait maintenant sur le BBQ à côté du steak. Aux États-Unis, la consommation de crevettes a triplé depuis les années 70 et les crevettes sont aujourd’hui le fruit de mer le plus consommé – devant le thon en boîte.

En tant que végétarienne, je ne mange jamais de crevettes mais ce n’est que tout récemment que je me suis posé la question. Est-ce que c’est moralement acceptable d’accompagner son Baby Duck par quelques crevettes ? Décortiquons la question.

Noyer le poisson

La crevetticulture (faut le savoir) se fait dans d’immenses étangs de plusieurs hectares. Ces étangs, qu’on retrouve principalement en Asie et en Amérique latine, sont créés en déboisant des forêts humides (mangrove). Le quart des mangroves ont été détruits dans la dernière décennie et la majeure partie à cause des élevages de crevettes. Non seulement il cause la disparition de milieux naturels, l’élevage intensif de crevettes est également polluant. En 1996, des indiens ont initié une action collective contre des producteurs de crevettes et ont démontré que pour chaque roupie gagnée par les éleveurs, la communauté en perdait de deux à quatre à cause des dommages faits à la pêche et aux autres ressources. La Cour Suprême a ordonné la démolition des installations d’élevage de crevettes et la communauté a eu compensation. Malheureusement, tous les pays ne sont pas aussi démocratiques que l’Inde et les villageois affectés par l’industrie de la crevette ailleurs dans le monde peuvent difficilement espérer une telle compensation.

Les trois quarts des crevettes consommées provient cependant de la pêche. Les crevettes sont prolifiques et ne sont pas des poissons menacés – leur pêche ne cause donc pas de problème en soi. Le problème vient  du bycatch, les animaux marins pris dans les filets accidentellement. Les principaux pays exportateurs de crevettes n’appliquent pas de règlement contre le bycatch. Les pêcheurs thaïlandais ramasseraient 14 kilos d’animaux marins (incluant des requins et des tortues de mer) pour chaque kilo de crevettes. La moyenne mondiale serait de cinq kilos d’animaux marins par kilo de crevettes. Ces animaux meurent généralement avant d’être relâchés à la mer. Et comme ce n’était pas assez, les filets des pêcheurs de crevettes abiment les coraux des fonds marins et détruisent ainsi les habitats de certains poissons.

Dans les mailles du filet

À cause des dommages qu’elles causent à l’environnement, les crevettes tropicales, qu’elles proviennent d’élevage ou de la pêche, sont sur la liste rouge de Greenpeace. Pour Seafoodwatch, la plupart crevettes canadiennes et américaines sont de bons choix. On peut se simplifier la vie en disant qu’on devrait éviter toute crevette importée et se renseigner, si possible, sur les crevettes canadiennes et américaines qui nous seraient offertes.

Sensible sous a carapace ?

Les végétariens ne mangent pas de crevettes, parce que les crevettes sont considérées comme un animal. Un welfariste peut toutefois s’interroger sur la capacité des crevettes à ressentir la douleur puisque les crevettes (comme les crabes ou les homards) n’ont pas de cerveau proéminent. Pour Peter Singer, on devrait laisser aux crevettes le bénéfice du doute. On ne peut pas être certain qu’elles ne ressentent pas la douleur – on devrait alors les traiter comme si elles étaient capable de souffrir, tant que le coût d’agir ainsi n’est pas trop élevé. En d’autres mots, si on a le choix entre causer une souffrance possible à des crevettes et souffrir nous-même, il est justifié de sacrifier les crevettes mais en minimisant leur souffrance. Il faut toutefois garder en tête toute l’agonie potentielle que pourrait subir une crevette, de la pêche à l’assiette. Dès qu’on a le choix, il n’est pas justifiable éthiquement de risquer d’infliger une telle souffrance à êtres qui pourraient ressentir la douleur.

Et puis quand même, si je me rappelle bien, c’est pas vraiment bon des crevettes, non ?

5 réflexions sur “Grosse crevette, petite caquète

  1. Merci pour cet article intéressant.

    Je savais qu’on déboisait entre autres la forêt tropicale pour faire paître du bétail, cultiver du soja destiné au bétail, etc., mais je ne savais pas qu’on déboisait des mangroves pour procéder à l’élevage de crevettes… C’est aberrant, surtout que les mangroves sont des milieux menacés.

  2. Tu as une référence pour "Les pêcheurs thaïlandais ramasseraient 14 kilos d’animaux marins (incluant des requins et des tortues de mer) pour chaque kilo de crevettes." Ce me semble énorme !

  3. @Ianik : plutôt que gosser sur les chiffres, apprécie dont le vocabulaire. Caquète, c’est payant au scrabble. Mes chiffres viennent de Singer, "The Ethics of what we Eat". «Thailand, the largest source of imported U.S. shrimp, is one of the worst offenders, with a bycatch ratio of 14:1». Tout le monde semble référer à http://www.fao.org/docrep/W6602E/w6602E09.htm que j’ai pas trop envie de lire…

  4. @Babette : j’ai eu un peu la même réaction que toi en l’apprenant. J’ai quand même toujours eu l’impression que des crevettes, c’était pas si pire que ça. C’est pas le cas…

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